Un livre que j'aime

MAGIQUE NOUREIEV

DANSEUR
Colum McCann
Belfond 300p.

par Brigit Bontour

On croyait tout savoir de Rudolph Noureïev : son génie, sa folie, sa mégalomanie. Le courage dont il témoigna lors de son spectaculaire passage à l'ouest et bien plus tard sa lutte contre le sida qui l'emporta il y a dix ans.
Restait à comprendre, à faire vivre l'homme à l'âme déchirée entre l'ouest de tous les succès, tous les excès et l'est où il ne put revenir que quelques temps avant sa mort, revoir sa mère adorée qui ne le reconnut pas.
Cette Union Soviétique de sa jeunesse, où débuta sa fulgurante ascension l'obséda toute sa vie, comme une plaie jamais refermée. Faite de remords d'être parti, de ne pouvoir aider les siens et surtout de ne pas les voir ni même communiquer avec eux. Ce que réussit Colum Mc Cann, l'auteur irlandais avec une vérité et une violence rarement atteintes. Comme s'il avait suivi Noureïev tout au long de sa vie. Ce qui n'est pas le cas puis qu'il ne l'a même jamais rencontré. Son livre s'appuie sur sa propre sensibilité et des recherches effectuées dans les lieux où vécut le danseur.
Le début du roman raconte le cauchemar des soldats russes de la seconde guerre mondiale : rien à voir à priori avec le monde de la danse sauf que c'est devant eux que Rudik commença à six ans sa " carrière ", dansant dans un hôpital de fortune à Oufa, au bout du monde. Véritable moment de grâce que cette danse enfantine, cette ébauche de talent après cette épouvantable entrée en matière qui a aussi le mérite de faire comprendre de quel monde obtus, fermé, désespéré vint Noureïev. Explique sans doute pour beaucoup son caractère cassant, parfois choquant de brutalité.
Dans son livre, Mc Cann imagine les proches de Noureïev et leur donne tour à tour la parole : sa première professeur de danse, sa fille, les propres parents du danseur : son père qui le battait, ne pouvant imaginer que son fils danse, sa mère, sa sœur. Puis plus tard à l'ouest, ses amis, ses amants : Margot Fonteyn avec qui il forma un duo magique. Victor Parecci, un personnage de la nuit aussi flamboyant et fou que lui. Sorti également du ruisseau, il organisait ses fêtes et ses voyages et l'accompagnait dans les squares et les back rooms où tous deux baisaient avec des dizaines d'inconnus sans précaution aucune. Puis Andy Wharol, Mick Jagger et tant d'autres qui firent partie du monde artistique et de la jet set entre les années soixante et quatre vingt. Tous connus ou imaginaires racontent à leur façon un Noureïev fou de talent, d'énergie de sexe aussi (il lui arrivait de faire l'amour durant les entractes).
Comme l'homme dont il raconte la vie, le récit est nomade, fait de courts chapitres qui virevoltent d'est en Ouest. De l'extraordinaire opulence de la vie du danseur et de ses amis parisiens et new-Yorkais au plus total dénuement, aux brimades infligées à ceux qui sont restés à l'est.
On avait presque oublié que le KGB pouvait briser la vie des parents et amis des déserteurs. Qu'en URSS, on ne trouvait ni sucre, ni savon, que les appartements étaient collectifs, sans aucun espoir d'amélioration ni même de fuite.
Il fallait assurément un auteur aussi talentueux que Mc Cann pour imaginer la vie du danseur dans un livre aussi tendu, aussi flamboyant, aussi génial que Noureiëv le tatar.
Annoncé et célébré par la rumeur comme le meilleur roman de la rentrée, le livre est à la hauteur de ces éloges.

 

 

Brigit Bontour