Un livre que j'aime

MORT A FLORENCE.

Philippe BESSON
Un garçon d'Italie
Julliard 18 euros

par Brigit Bontour

Dans quelle mesure connaît-on vraiment ses proches ? Comment réagit-on lorsqu'à la suite du décès de son compagnon, on s'aperçoit qu'il avait quelqu'un d'autre dans sa vie, un jeune prostitué ?
C'est l'épreuve que va vivre Anna, une jeune femme de la bonne société Italienne.
Luca son ami a été retrouvé sans vie dans les eaux de l'Arno à Florence. Meurtre, suicide, les indices sont minces, la police hésite mollement. Certes Luca avait pris des tranquillisants contrairement à son habitude, mais ceci ne constitue en rien une preuve.
C'est Anna elle-même qui va découvrir sur la page de garde d'un livre feuilleté dans l'appartement du défunt un nom : Léo Bertina.
Courageusement elle se met à sa recherche et le rencontre dans le quartier de la gare où il " travaille ", et puisque " le hasard, appelons Luca comme ça ", les ont réunis, ils vont se comprendre. Pas s'entendre. Ca n'a rien à voir. Détecter chez l'autre le même manque, la même détresse entourés qu'ils sont de " vieux messieurs en costumes sombres qui continuent de tourner autour d'anciens adolescents ".
Passent les ombres de Pasolini, de Chéreau dans " l'homme blessé ", mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est dans l'incroyable force de ce roman si tranquille, aux phrases si sobres qui expriment le malheur de l'incompréhension, de la perte, d'une trahison qui n'en est pas vraiment une de la part du disparu. Lui qui arrivait à concilier sans heurts deux histoires d'amour dissemblables.
Le livre découpé en très courts chapitres intitulés " Luca ", " Anna ", " Léo ", démarre très fort avec la parole de Luca. Certes il est mort, mais décrit la découverte de son corps, son autopsie, son enterrement, " le corbillard climatisé " et la foule recueillie : ses parents, Anna et à l'écart Léo.
Confiné dans son cercueil, il se sent mis en quarantaine et se " prend à rêver à rêver à de vrais déserts, des horizons interminables, des plaines infinies ". En même temps il a l'éternité devant lui. Ce n'est pas négligeable.
De leur côté les vivants s'interrogent : Anna se demande si ce garçon si charmant si distrait, n'était pas au fond qu'un manipulateur, un calculateur : "les adjectifs employés pour le qualifier peuvent-ils prendre un double sens ? ce qui était charmant devient-il agaçant Ce qui était surprenant devient-il troublant ? ". Autant d'interrogations inévitables quand une histoire se termine par une banale rupture ou par la mort.
L'auteur pose dans son livre la question fondamentale qui suit la séparation : qui ai-je aimé et pourquoi, en quoi ai-je pu être aussi aveugle ?
Alors que tous les ingrédients d'un vaudeville moderne sont réunis : la femme, le mari et l'amant de celui-ci, à aucun moment le récit ne tombe dans la facilité ou la vulgarité. Bien au contraire. Il est d'une élégance absolue, sobre jusqu'à l'épure.
En donnant tour à tour la parole aux trois protagonistes du drame, la poésie, la sensibilité, la délicatesse affleure à chaque mot, à chaque page. Pas une remarque n'est superflue, pas une description qui ne soit liée étroitement à l'intrigue. Qualités assez rares pour être saluées et remarquées.

 

 

Brigit Bontour