Dans son dernier roman, Cosmétique de l'ennemi, Amélie Nothomb met en scène
une meurtrière histoire de double. Son récit débute d'une manière très réaliste :
dans un aéroport, Jérôme, un homme d'affaires en attente de son vol retardé, se laisse
envahir par la présence de Textor Texel, qui l'oblige à écouter le récit de sa vie. Au
fur et à mesure de leur dialogue, la réalité vacille : Jérôme apprend que cet homme a
violé une jeune fille, puis l'a assassinée dix ans plus tard en la retrouvant. Il
comprend qu'il s'agit de sa propre femme, Isabelle, qui a été tuée sans que l'on puisse
retrouver son meurtrier. Mais une autre découverte l'attend : Textor n'est autre que
lui-même, que la part refoulée de son désir fantasmé de viol pour celle qu'il avait
épousée, et qu'il a fini par tuer réellement, dans un accès de démence. Incapable de
supporter cette vérité, Jérôme cherche à tuer son double, Textor, mais il ne tue que
lui-même.
Dans ce récit fantasmagorique, Textor est l'émanation de ce que Jérôme serait
devenu si dès la première rencontre, il avait violé Isabelle, tel que son désir le lui
dictait. Tout ce que lui raconte Textor, dans cet aéroport, dessine une vie virtuelle,
qui se serait réalisée en prenant cette décision : "Tu
as seulement eu très envie de la violer, la première fois que tu l'as vue, au cimetière
de Montmartre, il y a vingt ans. Tu en as rêvé la nuit. Au début de cet entretien, je
t'ai dit que je faisais toujours ce dont j'avais envoie. Je suis la partie de toi qui ne
se refuse rien. " ( p 114). L'ironie tragique du roman consiste à
montrer que même en prenant un chemin différent, même en choisissant la norme sociale
du mariage, de la courtoisie, et son cadre protecteur, Jérôme ne peut échapper à la
part de monstruosité en lui-même ; elle surgit nécessairement pour amener à un
résultat dramatique.
La corruption intérieure.
Cosmétique de l'ennemi est l'un des plus
puissants, des plus bouleversants romans d'Amélie Nothomb, et des plus noirs par le
tremblement terrifiant et rageur qu'il inflige aux fondements de notre société et de
notre humanité. Il est le roman absolu de la corruption, parce que corrompre, c'est
altérer et détruire: Textor face à Jérôme, est ce diabolos qui divise
l'être, déforme la réalité lorsque toutes les certitudes deviennent autres. Il
corrompt l'amour par le viol, dans une ignoble apologie du plaisir sadique, qui réduit
l'autre à l'état d'objet de jouissance. Il se réfère à Max Stirner, l'Unique et sa
propriété : "C'est le théoricien de l'égoïsme. L'autre
n'existe que pour mon plaisir." (p 92). Il corrompt encore la morale
janséniste en faisant de Jérôme un élu pour le meurtre et non pour la grâce. Textor
corrompt sa propre parole par une double version des évènements dont la seconde est la
plus crue et la plus terrible. Il décrit le sens caché qui se révèle derrière les
actes, la logorrhée, dont les fins lacets de parole tissent une toile de mensonges et de
fantasmes autour de Jérôme, jusqu'au moment où il ne peut plus s'en arracher, plus se
boucher les oreilles, où l'autre a pris entièrement le pouvoir : "Ta version est silencieuse, dit Textor à Jérôme pour justifier son
récit, la mienne sous-titre ce mutisme du dialogue mental que Textor Texel a eu avec
Isabelle." ( p 131). Magnifique exemple de la parole qui enserre,
resserre et piège mortellement ! Tous ses détours sont autant de forêts de songes où
Jérôme se laisse égarer, dans l'obscurité, entouré par les loups déchirants de sa
propre conscience.
Cette cosmétique de la corruption agit encore lorsque Textor
altère Jérôme, car il n'est pas un autre, comme les circonstances nous le font croire
au début du récit. Il est bien au contraire celui qui altère, qui rend Jérôme autre
à lui-même, qui modifie sa substance pour l'empoisonner : "Je
suis venu pour vous rendre malade." (p 33), ou plutôt révéler à la
manière d'un Socrate démoniaque la maladie qu'il a toujours portée en lui, la
réminiscence de ses propres désirs dionysiaques. Dionysos, ce dieu de la possession, qui
déchaîne sa fureur sensuelle, mystique, et meurtrière. Dionysos, ce dieu du désir
effréné et de la violence carnassière. Cet autre maudit qui envahit nos entrailles.
Textor n'est pas l'envahisseur de chair que l'on ne peut éloigner comme Palamède, mais
bien davantage cet envahisseur d'âme, ce serpent du pêché qui se glisse et se love dans
nos failles. De tous ses mensonges, le diable, père de la corruption et de la mort, jette
sous les yeux de Jérôme la terrible vérité : "Je suis
toi." (p 111). Mais il est aussi le salut, celui qui permet à Jérôme
de se connaître, de se défaire de sa culpabilité, et peut-être par là-même de faire
plus de chemin qu'Emile des Catilinaires, pour un amer salut : "Car il y a bel et bien un bon usage des maladies. Encore faut-il être
malade. Je suis là pour vous donner cette grâce". (p 35). L'ennemi
intérieur incarne la Faute, celle du meurtre d'Isabelle, et agite le démon insupportable
du remords jusqu'à ce que Jérôme se haïsse au point de ne désirer que la mort :
"j'ai besoin d'un châtiment. " (p 90), affirme Textor, "j'ai détesté la tuer. Et j'en éprouve une culpabilité
insupportable." Il incite Jérôme à se punir par la mort pour
venger Isabelle. Toute culpabilité entraîne un désir violent d'auto-punition.
Tissu infernal de mots, Textor est un génial écrivain comme le
révèle son prénom : "J'y verrais plutôt le sens second,
plus élevé, de "rédacteur" : celui qui tisse le texte. Dommage qu'avec un nom
pareil je ne sois pas écrivain." (p 15). Double machiavélique d'Amélie
Nothomb, il invente l'histoire et la réinvente pour mieux perdre ses lecteurs,
Jérôme et nous-même, dans un labyrinthe mystique, policier, psychanalytique, aux portes
de la folie et de l'hystérie.
Tout le drame de Jérôme sera dans son refus de voir, ce refus
de soi, de l'autre en soi jusque dans la mort, quand il s'en va, son forfait commis :
"Il lâcha le corps et s'en alla." (p139).
Il refuse cette intolérable acceptation de soi qui seule le sauverait, ce portrait
grotesque et si fade de lui-même. Plus Textor se révèle à lui et lui montre sa
vérité, plus Jérôme devient aveugle et rejette ce reflet honni de lui-même. Jérôme
n'incarne qu'un homme d'affaires médiocre, un criminel médiocre et absurde : "on a les criminels qu'on mérite. Désolé, mon pauvre Jérôme, il
n'y avait pas de place en toi pour Jack l'Eventreur ni pour Landru. Il n'y avait place en
toi que pour moi." (p 116). Il est loin le génie sublimement pervers
d'un Prétextat, le monstre séquestrant la beauté dans Mercure ; elle est loin la
générosité morbide d'Emile que sa part nocturne grandit malgré tout : jamais roman
d'Amélie Nothomb n'aura plus révélé la réalité pathétique d'une vie, sa terrible
banalité. Jamais roman de l'écrivaine n'aura été plus effrayant et plus proche de
chaque homme. " la plupart des gens arrivent à escamoter
cet aspect de leur être souterrain, au point de croire qu'il n'existe pas.
" (p 128). Tout est préférable à la vérité, la folie qui fait écran à la
douleur, et surtout la mort.
L'amour et la mort.
Au cur de l'horreur, se trouvent la grâce d'une jeune
femme, Isabelle, beauté perdue par un crime ignoble, et un cri de liberté effroyable
parce qu'il marque une vérité impensable : qu'on ne peut jamais s'extraire de soi, même
dans la mort. La consolation de tout cela ? L'amour ? Ni Jérôme, ni son double Textor,
n'ont su aimer cette femme. Non, la consolation de tout cela, c'est la beauté
intemporelle d'une femme dans la mort, d'une statue figée sur une tombe, que Textor
décrit : "On y voit, à même la pierre tombale, la
statue d'une jeune fille écroulée face contre terre. Son visage sera inconnu à jamais."
(p 48) Elle est le double de pierre qu'Isabelle contemple comme le miroir prophétique de
sa propre mort : "Quand je l'ai vue la première fois, une
vivante était là qui la contemplait et qui avait exactement la même silhouette."
(p 49). Comme Hazel dans le miroir qui en se voyant peut enfin vivre, Isabelle se regarde,
mais sans savoir qu'elle se trouve face à son image, et celle de la Mort. Elle se
révèle, comme le visage caché de la statue, dans l'absence : seule la parole de Textor
permet de la faire vivre. Figure fatale et symboliste de la femme aimée perdue dans la
mort, que les mots tentent de faire renaître, elle est ce que le héros n'est pas digne
d'atteindre, ni par la courtoisie, ni par la violence, celle qui se dérobe sans cesse et
qui le sait bien. Elle est la Victorieuse, la nouvelle Eve, celle que le péché de
l'homme, du diable, ne peut plus détruire. Mais a-t-elle seulement jamais existé ? Dans
cet univers de double, tout se déréalise, comme dans l'uvre de Vialatte, et même
se désacralise. La jeune femme, si belle statue, ne sera plus qu'un corps déchiré
: "De rage, j'ai lacéré son giron de coups de couteau."
(p 80). Textor, furieux de ne pas obtenir le geste qu'il attend d'elle, l'a
détruite.
Dans Cosmétique de l'ennemi, à l'opposition
conscient/inconscient qui crée le double, Textor représentant les pulsions refoulées de
Jérôme, s'ajoute une autre opposition, celle du désir idéal et du désir réel.
L'apparition du désir pour l'objet aimé, Isabelle, entraîne un rapport de force à
l'intérieur du sujet, Jérôme, entre l'image de l'amour idéal qu'il voudrait réaliser,
celle des principes de respect et de dévouement envers la femme qu'il défend, et son
appétit vorace de possession qui fait fi de tout autre considération et que reflète
Textor. Ce dernier réalise en Jérôme un désir qui le dépasse et le tient sous sa
coupe : "Il ne faut pas se voiler la face : même le plus
amoureux des hommes -surtout le plus amoureux des hommes- désire, un jour ou l'autre, ne
serait-ce que l'espace d'un instant, tuer sa femme. Cet instant, c'est moi."
(p 128). Jérôme est dépassé par son propre désir, doublé par un autre,
court-circuité.
L'écriture de la violence
Cosmétique de l'ennemi s'inscrit dans la tradition des
anciens romans d'Amélie, d'un point de vue thématique avec l'ennemi intérieur, l'amour
violent embrasé par la mort, mais il les intensifie et mène au paroxysme. La tension
lyrique amoureuse de l'écriture est pleinement muselée par la cruauté ironique et
incisive de Textor, une cruauté héritée d'Hygiène de l'assassin, mais plus
décantée, puissante et efficace. L'exploration de l'ennemi intérieur ouvre aux pires
bassesses de l'humanité : le viol et le meurtre, montrant l'inanité terrifiante de nos
composantes sociales face à une logique perverse. Viol lié encore, comme celui fantasmé
d'Epiphane dans Attentat, à la première fois, le premier corps à corps, inévitablement
corrompu. Avec cette nouvelle dimension du fantasme, le viol, n'est peut-être que plus
poignant et douloureux par le ton même que Textor emploie pour le raconter : lyrisme
décalé, caustique, mais aussi esthétisme cruel.
Plus de crime, ni de suicide dans ce dernier roman, mais un
massacre : un corps magnifique lacéré de coups de couteaux, un autre explosé contre un
mur : "Angust s'empara de la tête de son ennemi et la
fracassa à plusieurs reprises sur le mur." (p 139).
Un viol révulsant, deux meurtres sordides : au delà, que
reste-t-il comme violence ? Quand on ouvre ce livre, c'est "le
vent énorme qui viendrait de l'ouverture d'un monde" dont parle Victor
Hugo à propos de Shakespeare. C'est le déchaînement dévastateur mais purgatif de la
colère et de la douleur, un désir sourd de stigmatiser l'insupportable. Un effondrement.
Ensuite, il n'y a même pas le rien paisible, il n'y a que la foule si vide des visages
d'incompréhension : "les passagers qui attendaient le
départ du vol pour Barcelone assistèrent à un spectacle sans nom."
(p140). Ils auront regardé ce drame sans le comprendre, et seront, comme nous peut-être,
passés à côté de la vie obscure, mais si vraie.
Laureline
Amanieux |