quand la littérature devient criminelle
José Angel Manas

Par Céline Lamy

Quand, dans les rayons d’une librairie regorgeant de romans en tout genre, vos yeux perplexes et avides d’histoires insolites apercevront Je suis un écrivain frustré de José Angel Manas, ils seront à coup sûr intrigués par ce titre amusant et prometteur. Mais que nul ne se méprenne : loin d’être une confession ennuyeuse et pontifiante sur la vocation d’écrivain, ce livre signé par un jeune Espagnol de 27 ans est défini dans la préface comme "un psychothriller ironique et féroce"...Vous avez dit psychothriller ? De psychologie, il en est fondamentalement question puisque J., le narrateur semble relever plutôt de la psychiatrie. Son "problème", qui, de prime abord peut paraître banal au commun des mortels est le suivant : J. a beau être professeur de littérature à l’université de Madrid et se montrer un éminent critique littéraire, il est incapable d’écrire un roman. " ...Je n’ai jamais pu aller au-delà de la deuxième page sans être fermement convaincu que ce que j’écrivais ne valait pas un clou."
Or, être écrivain est son voeu le plus cher. Devenu alcoolique notoire, il est odieux avec sa "fiancée", Ana. Il ne lui prête aucune attention et préfère "reluquer" sa belle-soeur tout en accusant Ana d’être la cause de ses vaines tentatives créatrices. Sa frustration est d’autant plus vivace que son "collègue" de faculté, surnommé Mozart ! allie beauté, assurance et...réussites littéraires.
L’autre ingrédient majeur de ce roman - l’aspect " thriller"- survient quand, naturellement, une de ses étudiantes lui demande de lire le roman qu’elle a elle-même écrit...Le cynisme de J. ne reculera alors devant aucune monstruosité pour parvenir à son But suprême : être reconnu comme écrivain. Conscience, morale, interdit échappent à sa logique obsessionnelle ( " L’art était pour moi la seule réalité. A côté de lui, le respect de la vie humaine n’était qu’une pâle abstraction" ) pour tomber dans la folie du crime.
On doit ainsi saluer le talent de José Angel Manas qui a su peindre un personnage très antipathique mais dont la cohérence pathologique ne peut laisser indifférent : on oscille entre éclats de rire et révolte devant le cynisme de J.
La fin, étonnante si on considère le roman essentiellement comme un thriller, prouve, s’il en est encore besoin, que ce livre contient une réflexion psycho-psychanalytique sur l’art, la littérature et les différents itinéraires qui mènent à l’écriture.

 
Vos yeux en tout cas parcourront avec délice ses 161 pages qui parviennent , en mêlant des genres littéraires assez variés, dans un style direct et caustique
à créer un personnage très particulier.
Décidément, M.Manas, vous n’avez aucune raison de vous sentir un écrivain frustré.

Céline Lamy

Je suis un écrivain frustré de José Angel Manas
Ed. METAILLIE 56F