Le soulier rouge de Rosita Quitana de Hernan Rivera Letelier

par Céline Lamy

CHILI CON CINE

Pour survivre à un monde où la mort, l'isolement guettent leurs proies, i l n'y a sans doute que deux solutions : croire en dieu ou croire à ses rêves. Hidelbrando del Carmen est un gamin de treize ans qui nourrit une passion quotidienne pour le cinéma. Ses sens, déjà en éveil s'enflamment quand, dans les salles obscures, apparaissent des actrices aux longues jambes ou à la chevelure blonde. Et Rosita Quitana réunit à elle seule ces deux atouts. Alors, comment ce garçon qui appartient à la congrégation des Évangélistes de la Pentecôte d'Antofagasta pourrait-il résister à la tentation ? Comment ne pas succomber à ce que sa mère appelle pourtant des " rêves de Satan mis en boîte " ? Le septième art et 1'Eglise évangéliste du Chili dans les années soixante, s'ils ne font pas bon ménage, constituent une excellente base romanesque. La famille d'Hidelbrando del Carmen est en cela une bonne illustration ; la mère est morte dans des conditions qui relèvent d'un film dramatico-fantastique : son décès a été prophétisé, " une nuit de grande exaltation spirituelle dans l'église" , par la soeur Sixta Montoya, " veuve au visage sévère " qui ne parle qu'en langue. Et trois jours plus tard, elle fut rappelée par dieu à cause d'une piqûre d'araignée... Le frère d'Hidelbrando, bagarreur devant l'éternel a tout plaqué, les psaumes et les cantiques pour partir à Iquique et devenir champion de boxe. Quant au destin de sa sœur, il aurait pu être le scénario d' une série télévisée, pathétique à souhait : devenue, en cachette de ses parents, la Reine du printemps, elle s'est enfuie avec le lauréat du concours de poésie, "un mécano pâle aux mains de poupée qui lui arrivait tout juste à l'épaule". Mais voilà : la réalité a rattrapé la fiction et la sœur ainsi que le frère connaissent une fin assez malheureuse... La vie d'Hidelbrando est donc loin d'être facile solitude, travail et bidonville. Mais Hernan Rivera Letelier ne sombre pas pour autant dans le mélo. T6ut au contraire. Nombreux sont les passages tendrement drôles qui tiennent souvent aux personnages. Trop fervents pour être inoffensifs, trop exaltés par une foi prude pour ne pas susciter de désir, trop croyants pour ne pas être contradictoires. A propos d'un vieillard servant de guide à la congrégation locale " Sourd comme un pot, il était mort écrasé par le train des passagers...avant de devenir sourd comme un pot, il avait eu un canari qui était mort d'inanition pris d'un oubli béatifique, le saint homme faisait jeûner son canari en même temps que lui " Pendant une journée entière - du lever du soleil jusqu'au soir -, nous suivons Hidelbrando del Carmen qui vend des journaux, va écouter les camelots, prend son déjeuner dans un bistrot crasseux et qui surtout nous entraîne dans la poésie de son imagination déchaînée. Tel un scénariste, il invente des dialogues ; tel un dieu (?), il assimile les personnes qu'il rencontre à des personnages de la Bible et va jusqu'à comparer une salle de cinéma à un lieu de culte où "il' pouvait choisir la meilleure place pour adorer le Veau d'Or." Chaque instant est magnifiquement relié à un souvenir, comme si la cohérence du monde tenait au tissage métaphorique du temps et de l'espace. " C'est ainsi que surgissaient les souvenirs du désert. Ils naissaient d'un rien, tout d'abord comme un petit vent espiègle, salutaire, pour finir par l'envelopper ensuite d'un vertige d'irrépressible nostalgie". Les yeux de cet adolescent qui ne parlent pas - le texte est raconte par un narrateur omniscient- mais voient, transforment la rude réalité en un monde poétique et imagé d'une grande beauté. Apprentissage picaresque de la vie inclut aussi éveil de la sensualité et tentations, dieu merci. Ainsi, Hidelbrandon aura à connaître les assauts fougueux de Mariola, le déshabillé prometteur d'une putain et les yeux verts de Mireya la Blonde. Hernan Rivera Letelier est allé puiser dans ses propres souvenirs d'enfant pour nous proposer un roman tendre et dur, drôle et pathétique à la fois. Un roman sur le souvenir, sur l'enfance perdue et pourtant ressuscitée par la volonté de l'écriture. I1 ne vous reste plus qu'à lire ce livre pour en comprendre le titre sulfureux et mystérieux. N'oublions pas enfin de saluer I'intérêt des ouvrages publies par les éditions Metailié qui nous permettent ainsi de goûter à une littérature étrangère de qualité .

Céline Lamy

Le soulier rouge de Rosita Quitana
Ed. Métailie Bibliotheque Hispano-américaine
100 francs 173 pages