Et si on s'en laissait conter ?

par Céline Lamy

A l'approche de Noël, tandis que les petits frétillent d'impatience, hypnotisés par ce grand barbu blanc qui cache tant de choses au fond de sa hotte, les grands se désespèrent de ne plus croire vraiment à la magie d'un soir où le père Noël, Saint Nicolas ou d'autres, viennent ranimer notre petite flamme d'enfant.
Heureusement, Pascal Bruckner - auteur de la Tentation de l 'innocence et des voleurs de beauté - a pensé à ces petits devenus bien grands. II publie ainsi chez Grasset Les Ogres anonymes qui regroupe deux contes...pour adultes, précise l'éditeur.
Alors voilà : Balthus Zaminski est notre héros. Il n'est ni prince - ou alors à sa manière -, ni manant appelé à épouser une princesse. Outre son nom à consonance d'Europe de l'Est qui n'est pas sans nous rappeler un certain Dracula, il a particularité d'être ogre. Oui, rappelez-vous : l'ogre est un géant qui dévore les enfants.
Dès l'ouverture de ce conte, Balthus Zaminski fait la promesse solennelle à son valet, tuteur et domestique Carciofi de ne plus goûter un seul de ces chérubins. Pour que le lecteur comprenne combien l'entreprise s'avère difficile voire impossible autant soulever des montagnes ou des géants !, il nous est raconté d'une voix toujours juste, digne d’un narrateur omniscient, I'histoire des ancêtres de Balthus. Ces derniers ont fini, à force d'être pourchassés, par devenir " des êtres respectables, comme vous et moi, qui parlent anglais, paient en cartes de crédit et pianotent sur l'ordinateur "( page 16 ). Respectable, la manie de croquer les marmots ? Juste une question de goût. En tout cas, Balthus qui n'a rien d'un ogre vulgaire " au ventre proéminent,...aux vêtements débraillés tachés de sang et de graisse" se sent tiraillé, comme écartelé : héritier de cette tradition ancestrale cannibale, il est néanmoins conscient de son caractère criminel. Alors ?
Pour retarder le moment crucial où nous apprendrons si oui ou non Balthus se trouvera guéri de cette terrible maladie, un retour-en-arrière qui rompt ainsi avec la structure même du conte traditionnel, se poursuit : on nous peint maintenant Carciofi. On nous dit que, fils d'un charcutier-tripier italien et "élevé au milieu des saucisses et des jambons, il avait vite éprouvé à leur égard une véritable répugnance." Ironie du sort ! Il est embauché par des ogres mais renonce vite à démissionner : " après tout les végétariens s'opposent à l'ingestion de viande animale, il n'est fait nulle part mention de viande humaine"!
Carciofi, fidèle serviteur est alors investi d'une véritable mission : détourner Balthus, son protégé, de ses penchants carnassiers. Alors qu'il lui inculque le respect des êtres vivants, il doit rétorquer à des arguments d'une pertinence toute juridique : "j'ai relu les dix commandements et la Déclaration des droits de l'homme, le code civil et le code pénal : il n'est écrit nulle part qu'il ne faut pas  manger les enfants."...
Malgré tout, Balthus; homme raffiné et élégant est gagné par le remord. Il consulte un médecin généraliste, s'allonge sur un divan, fait du yoga, goûte à la cuisine végétarienne...Il recourt à tout ce qui existe dans le monde moderne, auquel il appartient.
Deviendra-t-il juste un homme raffiné et élégant ? Pascal Bruckner nous entraîne , sur un ton aussi drôle que méchant, dans les tribulations d'un ogre repentant...Une magie toujours féroce ponctue ce conte ; alors, si vous n'y êtes pas sensible, vous ne pourrez rester indifférent à la justesse des mots et au rythme enlevé. Et surtout : sans chercher à devenir Bruno Bettelheim, tentez au moins de répondre au coin du feu, les yeux perdus dans un ciel peuplé de lutins et de fées, à cette question : quelle sorte d' ogre êtes-vous donc ?

Céline Lamy

Ogres anonymes de Pascal Bruckner

Grasset 157 pages

68 francs