Logorrhée meurtrière

par Céline Lamy

Côté jardin, dernier roman d'Alain Monnier ne fleure pas bon les bouquets colorés de l'été. Ni même l'herbe fraîchement coupée ou la rosée que surprend le petit matin. L'histoire n'a rien de champêtre mais elle est tout aussi déroutante et énigmatique que son titre.

Odeur médicamenteuse ? Nous plongeons in media res dans la salle d'attente d'un hôpital. Jacques Lalanne attend le diagnostic d'un grand professeur, neuropsychiatre. Et il raconte. Avec les mots qui tombent comme un couperet : "Métastase, tumeur maligne au cerveau ", on se dit que pour lui, ça sent le roussi plutôt que les effluves d'un parterre de roses. Le ton en devient-il dramatique pour autant ? Non. Jacques Lalanne n'a plus que quinze jours à vivre mais il ne cède pas à la panique. Mieux : lui qui se définit comme un lâche, éprouve "à quelques enjambées de (sa) mort annoncée, une tranquille et étonnante détermination"(p 18). Du moins a-t-il une chance sur cinq de survivre s'il subit une opération...Notre Jacques, petit employé célibataire qui a vu les jours de sa vie s'écouler "dans une grisaille quotidienne" ( p14) n'en profite pas pour se saouler ou mener grand train. Il songe au seul amour de sa vie, qu'il a connu très tard : Françoise.

Mais voilà que le roman prend à nouveau des chemins inattendus. Ce n'est plus Jacques Lalanne le narrateur. Tout bascule. Désormais, le professeur raconte et distille subtilement son venin verbal et meurtrier. Désormais, Jacques Lalanne n' est plus en position de dire, "son" professeur neuropsychiatre lui a ôté machiavéliquement la parole et l'appelle ironiquement son " cher ami". Bientôt ce sera au tour de l'ami de Jacques - ami ou ennemi ?-, puis à celui de son voisin de chambre et enfin au brancardier de parler. Avec ce récit singulier - à quel genre appartient-il réellement ?- Alain Monnier crée un univers étrange construit à partir de la voix forcément subjective et nécessairement un peu délirante de chacun des personnages-locuteurs. Seulement, Jacques ne peut plus répondre et son mutisme agressé par cette incessante cascade de confidences fait naître en nous un malaise. Car enfin, si prendre la parole, c'est en quelque sorte prendre le pouvoir, que penser de ceux qui déversent leur discours - haineux, apparemment compatissant, vengeur ou teinté d’un amour aujourd'hui estompé - sur un homme tout en l’empêchant définitivement de rétorquer ? En l'empêchant même de se mouvoir ? Relent de torture.

Cependant, le cours des choses se moque bien des discours calculateurs et égoïstes. L'amour et les sentiments sont au-delà d'un éventuel dressage verbal. Il y a peut-être une justice en ce bas-monde ? En tout cas, Alain Monnier , sans tomber dans un récit qui se voudrait philosophique ou

psychologique, procède par petites touches pour nous dire le fond de sa pensée : Quand Jacques Lalanne apprend qu’il a une tumeur au cerveau : "tout ce que je n'avais jamais su, je ne le savais pas davantage aujourd'hui. Peut-être qu'il n'y a rien à savoir, que le temps qui tue et qui nous tue". Pourtant, avec ce livre, on serait plutôt tenté de poser cette question : est-ce l'amour qui tue ou est-ce la parole ?

Céline Lamy

Côté jardin d' Alain Monnier
Editions Climats. Collection Sombres Climats
174 pages, 75 francs