Rires et frissons

Par Céline Lamy


Malika Ferdjoukh a encore frappé ! On s'était délecté de ses trois précédents romans Fais-moi peur, Faux numéro et Rome, l'enfer, le premier étant particulièrement savoureux : il nous plongeait dans une famille abracadabrante dont les enfants côtoyaient, sans le savoir, un individu pervers aux pulsions meurtrières…
De famille, il en est encore question dans son dernier récit Sombres citrouilles. Sujet de prédilection, il est cependant traité de façon différente des autres fois. En ce 31 octobre, Mamigrand s'affaire devant ses fourneaux, avec Clara, la fidèle domestique, pour préparer l'anniversaire de Papigrand, anniversaire auquel sont invités enfants et petits-enfants.
Autant la littérature jeunesse dite " classique " nous gratifie souvent de famille quasi-idéale qui, après bien des conflits, s'avère " pas si mauvaise que ça, allez", autant ici, l'auteur a voulu s'attaquer aux tabous, démonter les apparences d'une famille bourgeoise et bien pensante, révéler au bout de 200 et quelques pages les mensonges qu'elle s'est fabriqués pour sauvegarder sa réputation et mettre à jour toutes les lâchetés et preuves d'égoïsme dont les adultes sont capables.
N'allez pas croire que le ton employé soit moraliste ou ennuyeux. Malika Ferdjoukh sait mêler légèreté du ton et gravité du sujet. Surtout, la subtilité a consisté à construire ce livre comme un récit policier, ressemblant étrangement - en son début seulement - au film d'Hitchcok Qui a tué Harry ?
Tout commence lorsque les petits-enfants de Mamigrand, maîtresse femme autoritaire et très spéciale, sont envoyés au potager chercher des citrouilles et découvrent un homme étendu par terre. Mort. Fin du premier acte ( très court ).
A partir de là, l'auteur procède à un retour en arrière pour nous expliquer " ce qui s'était passé avant ", signant un scénario recherché et élaboré. Si cette qualité ainsi que la rigueur et l'originalité de l'écriture étaient déjà présentes dans ses précédents livres, M.Ferdjoukh ajoute, à ce palmarès technique, une autre trouvaille : la narration à plusieurs voix qui perd et aide le lecteur tout à la fois.
C'est en effet par Hermès et Madeleine, deux adolescents et à travers le regard des jumelles - Violette et Annette - ainsi que de Colin-six ans, que l'histoire est racontée. Autant de morceaux d'un puzzle qu'il nous faut reconstituer pour trouver le coupable de cet assassinat. Là où le lecteur et les personnages eux-mêmes s'attendent à débusquer le meurtrier, ils découvrent la vilaine face cachée de certains et font donc tomber les masques le jour même d'Halloween !
Mais M.Ferdjoukh aura eu recours à un fameux stratagème pour corser l'affaire : près de vingt personnages sont en scène dont trois au moins sont susceptibles d'être l'auteur du crime.
Dans ce domaine aussi, l'auteur excelle dans l'art de créer des personnages incroyables qui ne peuvent que les rendre attachants : en plus de leur nom ou surnom peu habituels, les enfants ont des caractéristiques physiques, morales ou linguistiques très marquées, étonnantes. Loin des préoccupations de chacun, Colin-six ans s'invente un monde imaginaire dans lequel il évolue, peuplé de "Kyytwwug" et de " Ghwilltt ". Quant à Annette, l'une des jumelles de huit ans, elle écorche tous les mots ( " babouche et louche couillue" au lieu de " motus et bouche cousue " ), est incapable de coordonner ses mouvements, bave à l'occasion…tout ça parce qu'à la naissance, " le cordon ombilical s'était enroulé autour du cou d'Annette …qui n'avait pas respiré pendant trois minutes."
Un livre pour frémir d'angoisse et jubiler, à mettre entre toutes les mains, petites ou grandes.

                Céline Lamy

            Sombres citrouilles de Malika Ferdjoukh
            Editions L'école des Loisirs, 222 p, 56 F