Quand virtuosité rime avec sensibilité
Rencontre avec Régine Détambel

Par Céline Lamy


Régine Détambel déjoue tous les a priori. On l'imaginait distante, un brin froide comme le style "scalpel" et concis de ses débuts. Mais ce jeudi 18 novembre, elle s'est montrée, dès les premières secondes de cette rencontre, d'une spontanéité et d'une chaleur, étonnantes et même rares chez un écrivain qui accepte d'affronter un public.
Si cette soirée, organisée par la médiathèque de Nîmes a permis de découvrir une personnalité riche et attachante, elle aura été également l'occasion d'en apprendre énormément sur le travail de l'auteur. 
Travail et œuvre colossaux : en moins de dix ans, R.Détambel a publié pas moins d'une vingtaine de livres, essentiellement des romans mais aussi des récits pour enfants et adolescents, un essai et même un recueil de poésie. Au-delà de cette variété de genres, un point commun : la passion des mots. 
Très vite, au cours de l'interview menée par T.Guichard, rédacteur en chef du magazine Le Matricule des Anges, l'auteur en vient à citer très naturellement Valéry : " L'écrivain ne trouve pas ses mots, alors il cherche et il trouve mieux." Autant dire qu'elle n'a eu de cesse de se colleter aux mots, comme un artiste, à la matière. C'est d'ailleurs le thème de son premier roman L'amputation ( un sculpteur, à la recherche d'un nouveau matériau, se réveille un matin, sa propre main devenue matière ). L'écrivain doit donc "forger son outil".
Sa quête du mot juste, du Mot, l'a amenée à adopter une technique qui s'apparente au travail poétique de Reverdy. Bannissant tout dictionnaire analogique qu'elle considère comme " la mort de la métaphore ", R.Détambel va explorer, pour traiter un sujet, le lexique le plus éloigné possible ; par exemple l'amour sera évoqué grâce au vocabulaire de la géologie. De là son engouement frénétique et systématique pour les encyclopédies. L'appropriation du lexique, de tous les lexiques rejoint bien évidemment une volonté consciente ou non de s'approprier le monde. 
Le monde - le sien - et par conséquent la littérature, telle qu'elle la conçoit et l'écrit, rejettent ce qu'elle appelle " les grands sujets ". Elle préfère s'atteler à des choses apparemment anodines, qui sont la vie elle-même : des articles de papeterie, un chien…Elle a consacré un livre entier au squelette et aux os humains dans La ligne âpre, un texte d'une beauté froide et maîtrisée. 
Certains se sont emparés de cette qualité pour n'y voir que le signe d'une virtuosité gratuite et froide. Or, Régine Détambel conçoit la littérature comme un art nécessitant à la fois technique et recherche. Comme pour contredire cette définition concise et méthodique, elle sourit et évoqua à ce propos maints souvenirs personnels. Tous ses livres sont nés de croisements avec d'autres livres, de carrefours avec des recherches menées sur tels et tels auteurs. C'est ainsi que le personnage de Elle ferait battre des montagnes a pris forme après le travail qu'elle avait fait sur Colette ( Colette comme une flore, comme un zoo ). 
Si elle reconnaît volontiers s'être longtemps cachée derrière les mots, elle s'est approchée du genre autobiographique avec La lune dans le rectangle du patio en 1994 qui marque un grand tournant. " Ce livre était une commande ; jamais, je n'aurais osé franchir le pas ", avoua-t-elle pour ajouter aussitôt que le travail et la recherche sur la langue sont indissociables d'un travail sur soi-même, faisant une allusion directe à sa psychanalyse…
Ses deux dernières parutions s'inscrivent dans cette évolution : La patience sauvage, roman paru cette année chez Gallimard et Icônes, recueil de poèmes portent en eux la marque d'un style plus personnel. On se réjouit de cette maturité qui concilie avec bonheur virtuosité et sensibilité.

Céline Lamy

R.Détambel a publié :
Chez Julliard :
L'amputation
L'orchestre et la semeuse, 
La modéliste, 
Le long séjour, 
La quatrième orange, 
Les écarts majeurs, 
Le vélin. 
Chez Gallimard :
La lune dans le rectangle du patio, 
Le jardin clos, 
Le ventilateur
La verrière, 
Elle ferait battre des montagnes, 
L'écrivaillon ou l'enfance de l'écriture, 
Les contes d'Apothicaire
Chez C.Bourgeois :
Graveurs d'enfance, 
La ligne âpre
Chez Stock :
Colette, comme une flore, comme un zoo