Cassette n°1, face A

Par Céline Lamy



La Littérature jeunesse fleurit ! explose ? envahit en tout cas depuis quelques années les rayons interminables des librairies. Que de choix...On s'émerveille devant la quantité de livres pour enfants et ados ; on s'égare, on repart parfois, écœuré comme un bambin qui aurait englouti des tonnes de chocolat.
La littérature jeunesse est à l'image de l'édition actuelle : un " beaucoup " ( trop ? ) qui ne garantit aucunement la qualité. Une littérature qui, malgré certaines politiques éditoriales novatrices, exigeantes et intelligentes, a encore trop tendance à se cantonner à des valeurs sûres : récits policiers et histoires de sorcières remportent la palme respectivement chez les 10-12 ans et 6-8 ans. Bref, les bibliothèques rose et verte ont encore de beaux jours devant elle...

Loin de cet univers, Alain Korkos nous propose Cassette n°1, face A, son "dernier-né". Parce qu'il ne cède en rien à la facilité, ce texte qui inaugure la nouvelle collection Tribal, lancée par Flammarion est difficilement racontable. Alors...

" Cher M.Korkos,
Assise presque confortablement sur une chaise, j'ai envie de faire comme votre personnage, la Bénédicte, la" bercée-trop-près-du-mur" ( comme elle se baptise elle-même), avec son mystérieux interlocuteur, monsieur Akira : vous parler. 
J'ai bien aimé cette façon de nous plonger dans l'intimité verbale de la Bénédicte, contrainte de s'enfermer dans les cabinets pour enregistrer ces cassettes, et dans ces quartiers parisiens, entre Sacré-Coeur, Paris populaire et rues pour touristes. Dès les premières lignes, on est emporté par le rythme " pédalesque "de la Béné qui zigzague sur son vieux triporteur rouge parmi la foule. Intrigué, on voudrait bien comprendre de quoi il retourne ; heureusement, la Béné est là avec son souffle dynamique, insolite, métaphorique pour nous emmener dans son sillage. Qui est-elle, au fait ? On ne sait pas trop. Quelques éléments de réponse ici et là, glissés de façon anodine comme pour dire qu'elle ne l'est pas. Un tonton qui tient un magasin pour touristes et une tata aux " cheveux paquet-de-vipères ".
En tout cas, elle est attachante, cette ado-là ! Une ou deux obsessions dans la tête : parler dans son magnétophone à M.Akira, guide japonais qui a perdu, un jour fatidique, son groupe de concitoyens dans la foule colorée de chez Tati. Et elle lui en raconte, des choses...Tous ces mots qu'elle dit, elle ne les donne qu'à lui, un presque inconnu tandis que, devant ce docteur à la blouse trop blanche, sa bouche demeure définitivement close. Elle remémore à M.Akira comment ils se sont lancés, tous les deux, à la recherche des ces touristes nippons. Dans une langue à la fois poétique et rigoureuse qui flirte avec l'air du temps - raccourcis, abréviations, expressions sans fin et néologismes , elle reconstitue sa propre quête, celle d'elle-même. Et toutes les photos ( les polas) qu'elle prend font écho à son leitmotiv : " je n'ai plus de corps " , comme pour rassembler ses " morceaux de vie éclatée ". Foldingue, la Bénédicte ? 
Perte du temps et de l'espace. Sa nostalgie mêlée d'ironie distanciée, son ton alerte cachent en vérité une gravité et une douleur à peine supportables. Et d'une grande beauté : " Ma poitrine vomissait ce hurlement rouge et noir, m' aspirée dans le néant , m'a dissoute dans une plainte sang et ombre. Atomisée à jamais, la Bénédicte."
Mais la loquacité de la bercée-trop-près-du-mur me gagne... Alors, je vous dis merci, M.Korkos et revenez quand vous voulez avec un livre aussi déconcertant et poétique." 

Céline Lamy

Cassette n°1, face A d' Alain Korkos, Flammarion, 77 pages