Un enfant sauvé du néant

Par Céline Lamy



J'enfreins volontairement, sans scrupule et avec délectation la règle essentielle de la critique littéraire : l'actualité. En effet, au hasard de mes lectures, en partie guidées par les rencontres avec des auteurs femmes - ces rencontres sont organisées par le Carrée d'Art, médiathèque à Nîmes -, j'ai découvert un livre bouleversant : Philippe, de Camille Laurens. Comment présenter ce récit autobiographique sans le trahir ? Comment lui rendre hommage, comme ses pages résonnent juste et rendent hommage à cet enfant mort à l'accouchement à cause d'erreurs médicales flagrantes ? A l'évocation de ce sujet, peut-être soupirez-vous déjà d'ennui. Histoire de bonne femme, gémissements et lamentations de mère éplorée pendant 73 pages. Vous n'y êtes pas du tout.

La douleur est évidemment présente mais elle a déjà parcouru un long chemin, revêtue de la beauté éblouissante du chagrin et du désir violent de " comprendre ". Des entrailles, elle est remontée jusqu'à la tête pour ensuite redescendre dans le corps, intacte et transformée à la fois. Mais c'est une douleur presque sans rage contre le médecin responsable de la mort du bébé. Une douleur qui ne bascule pas pour autant dans la résignation. En exergue, une citation d'A.Breton : " Il faut être aller au fond de la douleur humaine, en avoir découvert les étranges capacités, pour pouvoir saluer ce qui vaut la peine de vivre...La seule disgrâce définitive qui pourrait être encourue devant une telle douleur serait de lui opposer la résignation...La rébellion porte sa justification en elle-même.." La révolte d'une femme écrivain passe nécessairement par les sentiers de l'écriture. Il faut dire, donc.

Pour cela, le récit s'articule autour de quatre parties, quatre mots : souffrir, comprendre, vivre et écrire, comme les saisons d'un morceau de vie. Il faut dire, oui. Mais comment dire la douleur ? Selon l'auteur, " On peut dire qu'on est malheureux mais on ne peut pas dire le malheur. Tous les mots sont secs. Ils restent au bord des larmes."Cette phrase posée au début du livre comme un défi, sera démentie par tout le reste du texte. Sa force vient de la beauté du style, de ces mots poétiques, sobres et lumineux, nés de l'amour d'une femme pour son fils. Philippe est venu au monde un jour de février à 13 h 10, il est mort à 15 h 20. Ce petit homme a eu deux heures pour " accomplir sa vie ". Chaque ligne accouche de cette immense affection maternelle pour cet enfant qui a vécu dans le ventre de sa mère, joyeux, gigotant, porteur d'une existence pleine de promesses. Chaque page souffle cet élan d'amour qui balaie la douleur tout en l'amplifiant pour mieux l'apprivoiser. Vie et mort. douleur et vie.

" On écrit pour faire vivre les morts, et aussi, peut-être, comme lorsqu'on était petit, pour faire mourir les traîtres. On poursuit un rêve d'enfant : rendre justice ", écrit Camille Laurens. Philippe n'a été vivant aux yeux de personne, seuls ses parents l'ont pleuré et aimé. " Ce qu'aucune réalité ne pourra jamais faire, les mots le peuvent...pleurez, vous qui lisez, pleurez" Un acte s'impose alors pour sauver Philippe du néant : lire Philippe.


Céline Lamy


Philippe de Camille Laurens
Editions P.O.L , 73 pages, 60 francs