La conférence de Cintegabelle
de Lydie Salvayre

Par Céline Lamy

Converser, c'est résister
Surtout, que le titre, La conférence de Cintegabelle, ne rebute pas. Point question ici d'un délayage verbal ennuyeux ou de l'histoire d'un discours aussi grandiloquent que creux. Néanmoins, le narrateur de ce septième roman signé par Lydie Salvayre s'assigne un but ambitieux et explicite : nous initier à l'art de la Conversation (avec un grand C s'il vous plaît). Oui, oui, vous avez bien lu : conversation et non communication ( normalement précédée de " pseudo-sainte")
A l'heure des téléphones portables, des répondeurs et d'internet, il est temps de pousser un cri d'alarme : on n'a jamais autant communiqué...sans se parler vraiment.
Pour nous exposer les vertus de la conversation, quoi de plus naturel de céder la parole à un conférencier en plein travail ? Du premier mot jusqu'au dernier, c'est lui qui parle. Langue érudite et style à la française, où se mêlent subjonctif imparfait et figures de style. Chut ! nous assistons donc à son monologue enthousiaste qui traite de l'intérêt de converser et des conditions à réunir pour qu'il y ait véritable conversation. Qu'a-t-il donc à nous dire, ce conférencier endeuillé ( ce qui est loin d'être un détail ) ? D'abord que :
"La conversation, "spécialité éminemment française", "périclite".
Ensuite, que :
"La mort de la conversation annonce la mort de l'homme."
Justement, le narrateur a perdu sa femme, Lucienne il y a deux mois. Et le chagrin causé par la perte de sa Lulu, son chou, comme il l'appelle, vient perturber son esprit emphatique et méticuleux, casse son discours rigide et truffé d'axiomes, rend le personnage cocasse et drôle... Mort de la femme n'est pas sans annoncer disparition de la conversation elle-même.
Converser, revenons-y : pour converser, il faut être à plusieurs. Jusque là, tout le monde est d'accord. Plusieurs personnes, insiste le narrateur doté d'une rigueur on ne peut plus mathématique. Qui dit personne, dit alors corps, appendices sensibles, toujours reliés à notre esprit et notre langue. Que deviennent ces derniers s'ils sont "privés de leur conations"? Et le conférencier, péremptoire et exalté de répondre : ils " se racornissent, s'étiolent et finissent par crever ". Dès lors, un sort cruel est réservé aux " navigateurs abonnés du cyber-espace et autres auto-routiers de l'information" : l'art de la conversation leur est inaccessible ! Mais ce n'est pas tout : "...ces jeunes perfusés assis paisiblement devant leur moniteur alors que le monde autour d'eux se déchaîne et s'étripe, ces jeunes voyageurs sans nerfs, sans coeur, sans muscles, sans rien pour résister, n'ayant rien éprouvé des autres ni d'eux mêmes, finiront par disparaître." J'ai cédé avec délice à l'envie de recopier ce passage jubilatoire, délibérément provocateur pour le jeter en pâture à votre réflexion. A bon entendeur ! Rendez-vous donc très prochainement pour converser
en chair et en os et démentir ces propos !


La conférence de Cintegabelle de Lydie Salvayre
Ed. Seuil / Verticales 123 pages 69 fr