James Thurber ou l'humour myope

"La vie secrète de Walter Mitty" Domaine étranger, Editions10/18

par Matthieu KEDZIERSKI

Il existe dans le monde des foules d'anonymes, de bonnes ou mauvaises consciences qui participent toutes d'un même effort, d'un même mouvement, et qui sont chargées, souvent sans le savoir, d'une délicate mission : être des précurseurs. James Thurber est de ce nombre, lui qui, hors des circuits classiques de l'édition, n'écrivit et ne dessina jamais ailleurs que dans le journal "The New-Yorker". Peu connu du public européen, ce journal fit néanmoins figure de phénomène sociologique outre-Atlantique où, à partir de 1925, il mêla sur papier glacé des publicités mondaines avec les meilleures plumes américaines : Doroty Parker, Salinger, Nabokov, E.B.White, Benchley… Thurber fut du nombre de ces grands auteurs, même si, fidèle à son humour sauvage et décalé, il sévit plus qu'il ne travailla au New-Yorker. On raconte ainsi qu'il avait un jour renversé une cabine de téléphone dans les bureaux dudit journal, et, prenant le soin de laisser la porte ouverte, il s'était allongé dedans après s'être maquillé le visage pour ressembler à un cadavre.

Ce vilain garnement ne meurt toutefois réellement qu'en 1961, après avoir ciselé une œuvre clairvoyante, à l'humour parfois écorcheur, qui, à l'image de "La vie secrète de Walter Mitty", laisse toujours aux lecteurs le plaisir rare que procurent les écrits qui nous parlent de nos vies sans complaisance, mettant en exergue nos erreurs et nos croyances stupides. Ce terrifiant petit recueil de nouvelles reprend en fait les meilleures jongleries de Thurber dans une forme littéraire inventée par le New-Yorker, le "casual", c'est-à-dire une historiette ou un court essai écrit dans un ton familier, mais qui ne perd jamais de vue la rigueur de style propre à la revue. En effet, Thurber et ses collègues de la fin des années vingt ne supportaient pas que le vulgaire s'immisce dans l'humour américain, par contraste avec Mark Twain par exemple, qui utilisait les dialectes comme un ressort comique, en réaction au langage "baroque" des humoristes anglais de la fin du XIX siècle. Non, chez Thurber, l'humour est filtré, distillé, calculé : la ponctuation même est parfaite, au point qu'il est impossible de le lire sans tomber dans les pauses et les inflexions qu'il avait mises en place. Pourtant le véritable coup de génie de Thurber réside surtout dans les thèmes qu'il exorcise, en porte à faux avec l'hyperréalisme des peintres américains de son époque qui, régionalistes ou allégoriques, s'affairaient surtout à vanter la grandeur des Etats-Unis d'Amérique. Politiquement incorrect avant l'heure, Thurber entend dénoncer tout et tout le monde (au risque de passer pour un misanthrope) : les gens qui se prennent au sérieux, la psychanalyse, ou encore les femmes tyranniques…C'est en ce sens que l'on peut parler à son propos d'un "humour myope", perdu quelque part entre lucidité et cécité. A l'image de l'auteur, dont la vue était très mauvaise, il voit à peine le bout de son nez, et au fond se moque autant de lui-même que des petits drames du quotidien qu'il entend illustrer. Rien de méchant, donc : en définitive, "La vie secrète de Walter Mitty" est à la littérature ce que "Calvin et Hobbes" est à la bande dessinée. La première nouvelle du recueil, qui lui a donné son nom, met en scène un mari dominé par sa femme, et qui s'évade comme il le peut de l'obligatoire tournée des magasins en s'imaginant tour à tour chirurgien, "plus grande gâchette du monde", ou encore héroïque pilote de la Navy. Mais l'opposition entre hommes et femmes n'est pas le seul défouloir de Thurber ; la suite du recueil le confirme en exploitant tous les traits du caractère humain, dans des situations qui tiennent plus du délire que du souci de réalisme ou de démonstration. Les titres parlent souvent d'eux-mêmes : "Dialogue avec un lemming", "Imprudents voyageurs" ou l'épopée imaginaire d'un couple d'anglais tirés d'un guide de voyage pour frôler la mort à tous les instants. Sur le principe de l'apprentissage des expressions françaises de base, Thurber réécrit le guide à sa manière:

"Le malheur commence véritablement dans le chant intitulé "A la douane". Nous y trouvons : "Je ne peux pas ouvrir ma valise." "J'ai perdu mes clefs." "Je ne savais pas que j'aurais à payer." "Je ne veux pas payer autant." "Je ne trouve pas mon porteur." "Avez-vous vu le porteur 153?" Cette dernière question est, à mon avis, un petit chef-d'œuvre de style, car nous avons là en quelques mots un portrait animé de ce touriste perdu dans un amoncellement de milliers de bagages et de douzaines de douaniers, cherchant désespérément un porteur parmi cent cinquante-deux autres au moins. Nous sentons que le touriste ne retrouvera pas le porteur 153, et le thème du désespoir est amené."

"Sexe ex machina", dans un genre tout à fait différent, fustige ceux qui veulent tout expliquer par la psychanalyse, en reprenant une expérience complètement loufoque mise au point par des psychiatres de l'époque, mettant aux prises une voiture lancée à pleine vitesse et trois individus (A, B, et C) qui réagissent tous de façon différente. Monsieur C, par exemple, se jette sous les roues, assimilant la voiture à un symbole sexuel :

"J'ai relevé le même comportement chez des lapins (qui ne sont pas du tout influencés, on le sait, par les symboles sexuels, sauf ceux des autres lapins), chez des chiens, des pigeons, une daine, un jeune faucon (qui s'écrasa contre mon pare-brise), chez un héron bleu que j'ai rencontré sur une route de campagne, dans le Vermont, et, une fois, prés de chez Paul Smiths, dans les Adirondacks, chez un renard. Ils eurent tous les mêmes réactions que Monsieur C. Le faucon, malheureusement, en est mort. Les autres s'en sont tirés, je pense, avec une bonne dépression nerveuse."

Les histoires s'enchaînent à un rythme paisible, sans horizon imposé, passant d'une chasse nocturne aux boutons de manchette en topaze menée par un couple de fêtards et un policier, à un récit très moralisant intitulé poétiquement "Le Canard des bois"… Le bonheur s'insinue au fil des pages et des petites caricatures disséminées un peu partout, entre une insolence et un voyage dans les rues du New-York des années vingt. A n'en pas douter, "La vie secrète de Walter Mitty" est de ces livres qui font rire et rêver, et qu'il est bon de garder à son chevet.

Matthieu KEDZIERSKI