La passion de Martin Fissel-Brandt

par Antoine Jeanmougin

A vouloir nommer l'improbable, le fugace ou plus simplement ce qui ne peut l'être, on s'épuise souvent bien à côté de son propre effort. On brasse le vent en même temps que les mots. La matière en devient inerte à vouloir paraître vivante dans ces élans généreux de réanimation obstinée et naïve. A sa manière si peu rompue aux choses et à l'illusion de leur mouvement.

Christian Gailly répond bien de cette humilité dans son dernier roman, La passion de Martin Fissel-Brandt. Pourtant quoi de plus romanesque que cette idée même de passion qui nous étreint depuis Chrétien de Troyes jusqu'à Albert Cohen ? Quoi de plus nourissier pour l'ogre roman que nos flammes et nos soupirs, nos chimères et nos transgressions de tout ordre ?

Lunatique et secret, Christian Gailly ne peut lui, se résoudre à tant de coucheries sur le papier. Non par pudeur ou désaveu, mais bien par quelque détour forcené du point de vue, quelques changements de dimension où tout n'est pas tant décrit que vécu. D'ailleurs son livre, à vouloir le résumer, tiendrait dans l'inconvenance des hasards de hall de gare, de la surprise empesée, romanesque et trop ficelée ou des tribulations dignes d'un " S.A.S " passé à la mélancolie. C'est tout bonnement impossible. Car l'intrigue ne se lit pas mais plutôt se reconstruit tant peut y régner l'implicite et le presque dit. Non le soupir mais son souffle. Non la musique mais sa présence sonore. Oui, s'il s'agissait d'une expérience, ce serait avec l'écoute de quelque adagio – peut-être Schubert ou Beethoven, par Pollini ou Brendel – que l'on chercherait une éventuelle comparaison, non par un goût prononcé pour l'amer et la douceur, mais bien par l'effort tout entier tendu vers l'essentiel, vers la recherche du son en même temps que de la rigueur technique. Non par la virtuosité mais son dépassement, comme si elle n'était plus là, ou bien alors effacée, humblement retirée au dessus du clavier, comme un ange bienveillant et invisible, souverain et transparent.

Car à vouloir rendre les choses et le monde, à vouloir en faire la matière des phrases, on est à la fois perdu devant la profondeur qui nous soumet au vertige en même temps qu'on s'effraie de la distance incommensurable qui éloigne constamment les contours que l'on a voulu circonscrire, " comme une noyade horizontale, une dérive infinie à la surface des choses, du temps peut-être aussi ".

Peut-être le travail de Christian Gailly tient-il en ces phrases : " Quoi d'autre ? Ceci. N'avoir aucune idée de la largeur du fleuve. Lutter sans savoir combien de temps. Les battants, là se reconnaissent. Nager sans savoir si. Nager quand même : j'y arriverai. Jamais je en serai épuisé. Il se rappela cet homme qui lui disait : je ne mourrai jamais. Qui ajoutait : Si on pense ça très fort jusqu'au dernier moment, on ne meurt pas. Il est quand même mort, mais . " Tout serait dans ce mais. Dans sa force de réticence, de résistance, non pas tant dans son opposition acharnée aux choses, amis dans l'éveil qu'elles puissent être autrement possibles. Que la passion dans ses survenances et ses codes puisse être. Pas même une chimère ou un répit. Simplement être. Survenir. Exister. En deça de ce que l'on peut croire et ne pas croire. Plus lunatique que surprenante. Comme la fin des Evadés, son précédant roman. Enorme cristalline en même temps. " Ressentir tout . Supporter tout ". Ce qui fait, ô joie, que l'émotion à lire Gailly reste avant tout la nôtre. Lue, mûrie, patientée, précieuse. Nôtre.

Antoine Jeanmougin

Christian Gailly
Les Editions de Minuit, 1998
143 pages.