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Aragon ou le complexe de la serrure par Antoine Jeanmougin |
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La première fois que je lus Aragon je le trouvai franchement déconcertant. Quelque chose de différent, quelque chose que je naurais pu dire. Je me souviens encore de cette phrase, au début dAurélien : " Il y avait un vers que ça lui remettait dans la tête " ça commençait de me bluffer, bientôt suivi dautres phrases et dautres rencontres avec Aragon et ses mots. Bien des pages après, je me rappelai ce trait distingué de Julien Gracq où ce dernier fustigeait " ces critiques qui nont de cesse de disposer votre uvre en forme de serrure pour en trouver la clef ". Ainsi, du lecteur au critique il est toujours quelque tentation, quelque sage et pieux retournement de veste. Quil me soit juste permis ici, avec mon maigre trousseau de phrases, dosciller entre la tentation du cambrioleur et celle du serrurier. Plus on lit Aragon la masse des textes autorise dailleurs facilement tous les excès et plus la volonté de le comprendre saffirme, en même temps que nen finissent pas de surgir les obstacles à notre goût pour la lumière. Aragon lui-même en est un des premiers. Nul personnage-auteur avant lui peut-être na autant commenté et balisé ses propres écrits davertissements en indications, tronquées ou non, de préfaces en seuils, davant-dire en écrans les plus opaques. Quel est celui qui se cache aussi ouvertement dans ses mots ? Et lHistoire de nous enseigner le poète résistant et lapparatchik, la Critique le poète surréaliste déchu dans les eaux lourdes du réalisme socialiste, le Mythe un fou chantant à linfini une Elsa aussi belle quirréelle. Enfin, ceux qui ne se rangent demblée dans aucune de ces catégories cultivent allègrement limage de quelque homme-fleuve dont le chant et la phrase nen finissent jamais de se déhancher et dinonder dune Voix unique les yeux et les oreilles difficilement rassasiés. La modestie me pousse à avouer que, bien évidemment, jappartiens un peu à chacune de ces écoles. Ce qui est loin de simplifier le problème et sa réponse éventuelle. Car, et là est à mon sens lenseignement de la phrase de Gracq citée plus haut, que lon soit serrurier ou cambrioleur, et quelle que soit la façon, légitime ou non, de forcer luvre, on oublie quil ny a peut-être aucune clé, universelle de surcroît, qui prétende ouvrir ce qui ne peut lêtre. Pour étayer mon propos, je songe à ces deux phrases dAragon. Lune clôt Une vague de rêves : " Qui est-là ? Ah très bien : faites entrer linfini. ". Lautre, dans Blanche ou loubli, nous répète que " ce que nous cherchons est tout. ". De ces deux grains arrachés à la montagne, il y a plus de quarante années décritures diverses. Mais toujours demeurent la même intensité en contrechamp, le même abîme et le même ciel, les mêmes fruits imaginés et vécus dans la seule combinaison de vingt-six lettres à linfini. Linfini dAragon ne peut nous arriver que par bouffées, par ces éclats soudain des phrases dAnicet au Mentir-vrai, par ce feu quen essayant de saisir lon est forcément tenté de voler. Alors, lire-comprendre Aragon : gageure ou erreur ? Que les historiens persévèrent, que les universitaires fouillent et dégagent dautres de ces nécropoles vivantes comme La défense de linfini, que le Mythe perdure et que les lecteurs lisent, " car la réponse est de ce monde à la question que je suis ", et, une fois nest pas coutume, cest lAuteur qui le rappelle. " Le critique sait-il quen nous jugeant il se juge aussi lui-même ? " Henri de Montherlant, Carnets " On a beau dire ce quon voit, ce quon voit ne loge jamais dans ce quon dit. " Michel Foucault Les mots et les choses, cité par Aragon, Blanche ou loubli Antoine Jeanmougin |