|
La fête sauvage par Antoine Jeanmougin |
|
|
Mon idée du plaisir est un de ces livres dont le résumé tient forcément du pari impossible et inévitablement de la réduction la plus vaine. On pourrait plus sobrement tisser quelques nuds de références en vue de rendre lincroyable emmêlement dont le livre de Will Self tire sa qualité première. Ainsi Mon idée du plaisir serait à rapprocher dune de ces condensations kaléidoscopiques et iconoclastes, violentes et dérisoires que sont entre autres les livres de Thomas Pynchon, de William Burroughs ou de J.G. Ballard. La filiation est facile mais ne saurait se suffire à elle seule, tant Will Self et son écriture arpentent les voies démesurément prolixes dun imaginaire spécifique et autonome. Enfin quel rapport peut-on déceler entre Proust, Londres et le tohu-bohu bourdonnant qui sert didentité au monde contemporain ? A dire vrai très peu, si ce nest justement ce conte moral ainsi le nomme lauteur dans lequel Ian Wharton, orphelin de père et sujet psychiquement intéressant rejoue au cours de la destinée moderne qui est la sienne laventure initiatique et édifiante dun fameux Narrateur et dun non moins célèbre et proustien Charlus, au milieu dune galerie post-moderne de déjantés, composée dun psychiatre toxicomaniaque, dune fille à papa experte télévisuelle en tricot et broderie ou encore de publicitaires névrosés. On laura compris, ici limaginaire nest pas seulement débridé ceût été ôter à Will Self toute la spécificité de sa modernité et de sa satire mais parallèlement, inextricablement hybride. Les frontières de la Gigantesque Conscience narrative de ces personnages au premier rang desquels surgit, mi-goguenard, mi-halluciné, lauteur lui-même, qui qualifie ailleurs son texte " dautobiographie allégorique "1 - sabolissent et seffondrent dans les fatras délirants dune Vision du Monde à la majuscule toute ironique. Vision kaléidoscopique donc, grouillante, multiple, imagée jusque dans lhorreur, elle appartient à leidétisme mental dont relève explicitement notre Candide héros. Leidétisme, cest cette propension toute particulière de la conscience de Ian Wharton à développer des images intérieures extrêmement précises, au point de pouvoir les dominer, les contrôler et les contourner, dans un jeu tridimensionnel tour à tour réel, morbide ou fumeux. Voilà de quel don littéraire est affublé ce héros de conte pour adulte, et comment la métaphore dun tel regard renvoie a celui du romancier psychédélique quest Will Self. A ce propos, léditeur se fend dune note noire et grasse au dos du livre, dont la vertu toute courageuse lédition contemporaine est résolument un acte de courage, on sen souviendra au siècle suivant... consiste à dire que Will Self " sinscrit dans une lignée décrivains (...) qui explorent les espaces intérieurs " et " quil lui arrive demprunter des raccourcis en absorbant des substances dont la consommation est sévèrement réprimée par la loi ". Que les lecteurs se rassurent devant cette signalisation incongrue et inepte car il nest ici aucunement question dun apologiste de la poussière dange et des cailloux bruns, mais bel et bien dun entomologiste fiévreux du monde actuel et de son image générale. Alice avait elle aussi besoin dun champignon pour rapetisser à léchelle des merveilles, et J.G.Ballard dune simple voiture pour nous révéler les angoisses de notre psyché collective. Narrateur polymorphe d " une fête sauvage ", Will Self bouscule ainsi nos habituelles perspectives, et remue la tourbière de nos plaisirs contemporains. Car ne loublions pas, " lennui avec le plaisir, cest quil nexiste que rétrospectivement, par rétroscendance : au moment où nous le prenons, nous ny pensons pas, nous nous abandonnons... ". Le crible de son regard secoue ainsi dans un éclat de rire tonitruant et acide nos échelles les mieux fixées. Déjà Vice-versa2 manipulait non sans une ironie dévastatrice nos stéréotypes érotiques les plus classiques en nous contant en deux fables " le devenir-homme dune femme qui se réveille un matin pourvue dun pénis, et le devenir-femme dun rugbyman subitement doté dun vagin ". Mon idée du plaisir est un prolongement encore plus abouti de cette veine narrative prodigieusement inventive et rafraîchissante, à la croisée des ascendances les plus rebelles, des foyers les plus incandescents et des victoires les plus âprement disputées au désespoir de vivre, à " ce lancinant sentiment dêtre à la fois la victime et le bourreau ". Et pour conclure Will Self de nous convier à la lecture comme à un jeu de massacre où lon rit à frémir... " Et maintenant, Ian Wharton, maintenant que tu nes plus le sujet de ce conte moral, mais seulement son objet, maintenant que tu es un simple atome improductif comme les autres, posté à la fenêtre dune monade estampillée, maintenant que je tai mené où je voulais : que la fête sauvage commence ! " Antoine JEANMOUGIN La
fête sauvage |