La fête sauvage
Mon idée du plaisir par Will Self
Editions de l’Olivier, 1997
Traduit de l’anglais par Francis Kerline

par Antoine Jeanmougin

Mon idée du plaisir est un de ces livres dont le résumé tient forcément du pari impossible et inévitablement de la réduction la plus vaine. On pourrait plus sobrement tisser quelques nœuds de références en vue de rendre l’incroyable emmêlement dont le livre de Will Self tire sa qualité première. Ainsi Mon idée du plaisir serait à rapprocher d’une de ces condensations kaléidoscopiques et iconoclastes, violentes et dérisoires que sont entre autres les livres de Thomas Pynchon, de William Burroughs ou de J.G. Ballard. La filiation est facile mais ne saurait se suffire à elle seule, tant Will Self et son écriture arpentent les voies démesurément prolixes d’un imaginaire spécifique et autonome. Enfin quel rapport peut-on déceler entre Proust, Londres et le tohu-bohu bourdonnant qui sert d’identité au monde contemporain ? A dire vrai très peu, si ce n’est justement ce conte moral – ainsi le nomme l’auteur – dans lequel Ian Wharton, orphelin de père et sujet psychiquement intéressant rejoue au cours de la destinée moderne qui est la sienne l’aventure initiatique et édifiante d’un fameux Narrateur et d’un non moins célèbre et proustien Charlus, au milieu d’une galerie post-moderne de déjantés, composée d’un psychiatre toxicomaniaque, d’une fille à papa experte télévisuelle en tricot et broderie ou encore de publicitaires névrosés. On l’aura compris, ici l’imaginaire n’est pas seulement débridé – c’eût été ôter à Will Self toute la spécificité de sa modernité et de sa satire – mais parallèlement, inextricablement hybride. Les frontières de la Gigantesque Conscience narrative de ces personnages – au premier rang desquels surgit, mi-goguenard, mi-halluciné, l’auteur lui-même, qui qualifie ailleurs son texte " d’autobiographie allégorique "1 - s’abolissent et s’effondrent dans les fatras délirants d’une Vision du Monde à la majuscule toute ironique. Vision kaléidoscopique donc, grouillante, multiple, imagée jusque dans l’horreur, elle appartient à l’eidétisme mental dont relève explicitement notre Candide héros.

L’eidétisme, c’est cette propension toute particulière de la conscience de Ian Wharton à développer des images intérieures extrêmement précises, au point de pouvoir les dominer, les contrôler et les contourner, dans un jeu tridimensionnel tour à tour réel, morbide ou fumeux. Voilà de quel don littéraire est affublé ce héros de conte pour adulte, et comment la métaphore d’un tel regard renvoie a celui du romancier psychédélique qu’est Will Self. A ce propos, l’éditeur se fend d’une note noire et grasse au dos du livre, dont la vertu toute courageuse – l’édition contemporaine est résolument un acte de courage, on s’en souviendra au siècle suivant... – consiste à dire que Will Self " s’inscrit dans une lignée d’écrivains (...) qui explorent les espaces intérieurs " et " qu’il lui arrive d’emprunter des raccourcis en absorbant des substances dont la consommation est sévèrement réprimée par la loi ". Que les lecteurs se rassurent devant cette signalisation incongrue et inepte car il n’est ici aucunement question d’un apologiste de la poussière d’ange et des cailloux bruns, mais bel et bien d’un entomologiste fiévreux du monde actuel et de son image générale. Alice avait elle aussi besoin d’un champignon pour rapetisser à l’échelle des merveilles, et J.G.Ballard d’une simple voiture pour nous révéler les angoisses de notre psyché collective. Narrateur polymorphe d’ " une fête sauvage ", Will Self bouscule ainsi nos habituelles perspectives, et remue la tourbière de nos plaisirs contemporains. Car ne l’oublions pas, " l’ennui avec le plaisir, c’est qu’il n’existe que rétrospectivement, par rétroscendance : au moment où nous le prenons, nous n’y pensons pas, nous nous abandonnons... ". Le crible de son regard secoue ainsi dans un éclat de rire tonitruant et acide nos échelles les mieux fixées. Déjà Vice-versa2 manipulait non sans une ironie dévastatrice nos stéréotypes érotiques les plus classiques en nous contant en deux fables " le devenir-homme d’une femme qui se réveille un matin pourvue d’un pénis, et le devenir-femme d’un rugbyman subitement doté d’un vagin ". Mon idée du plaisir est un prolongement encore plus abouti de cette veine narrative prodigieusement inventive et rafraîchissante, à la croisée des ascendances les plus rebelles, des foyers les plus incandescents et des victoires les plus âprement disputées au désespoir de vivre, à " ce lancinant sentiment d’être à la fois la victime et le bourreau ". Et pour conclure Will Self de nous convier à la lecture comme à un jeu de massacre où l’on rit à frémir... " Et maintenant, Ian Wharton, maintenant que tu n’es plus le sujet de ce conte moral, mais seulement son objet, maintenant que tu es un simple atome improductif comme les autres, posté à la fenêtre d’une monade estampillée, maintenant que je t’ai mené où je voulais : que la fête sauvage commence ! "

Antoine JEANMOUGIN

La fête sauvage
Mon idée du plaisir par Will Self
Editions de l’Olivier, 1997
Traduit de l’anglais par Francis Kerline