Jacques d'Arribehaude, L'Encre du Salut, 1998
L'Age d'homme, in Un Français libre, 2000
L'age d'homme.

par Pierre-Vincent Guitard

 

Bouleversant, comment ne pas être bouleversé par ce journal, cette fin d'adolescence tardive qu'est l'Encre du Salut. 1966-1968 tout se décide, mais Jacques d'Arribehaude a pris un temps d'avance sur ce monde et cela le place définitivement à contre-temps de sorte que le renversement qui se produit en 68 non seulement il en méprisera la puérilité mais par une sorte de jeu de bascule il en devancera le mouvement et se placera désormais du côté de la sagesse.

Voila pourquoi ces pages sont proprement renversantes dans tous les sens du terme. Si vous n'avez pas encore lu d'Arribehaude, c'est sans doute par ce texte charnière qu'il faut commencer même s'il apparaît aujourd'hui comme son journal le plus récent. Le journal de J. d'Arribehaude s'arrête en effet ici, en 68, quand il pense enfin avoir trouvé les conditions d'écrire. Commence alors un long travail de maturation avant qu'il ne décide de se faire entendre dans le genre qui est le sien et qu'il a appris de Saint-Simon. Malheureusement l'époque était au roman. Après des années de travail à la télévision et le choc d'une double transplantation il publiera enfin le premier tome de ce Journal en 1997, ce sera Une saison à Cadix. Presque trente ans auront passé.

Le journal de Jacques d'Arribehaude depuis Cher Picaro jusqu'à cette Encre du salut est-il autre chose que l'histoire de cette longue quête d'une sinécure, chasse au trésor qui est avant tout l'espoir de retrouver le bonheur aristocratique de l'enfance? Ce qu'il va finalement obtenir.

Et c'est cette conclusion qui nous permettra de mieux comprendre les racines de sa révolte devant le monde qui se dessine sous ses yeux depuis 45, parce que cette paix que recherche Jacques d'Arribehaude, cette accalmie après des années de course folle, dont les dernières lui devinrent insupportables, au fond il n'a jamais cessé d'en rêver.

Peut-être en avait-il peur? Préférait-il l'insécurité de sa vie qui au fond lui rappelait celle de son enfance:

Cela me frappa tellement que je passai la nuit à rêver de Pépita, et à une nouvelle lettre que l'insécurité de ma vie ne me permet pas d'envoyer. Une hantise qui me vient de ma mère, du profond de l'enfance, mais qui est devenue comme une sorte de protection inavouée et le paravent de mon indépendance dans une solitude jusqu'à un certain point nécessaire à mes recherches, à mes flâneries gratuites, mais pour moi sans prix, et même l'unique façon que j'aie jamais pu concevoir de m'enrichir.

Tout est dit et de la nécessité de l'insécurité et de la fascination de l'enfance. Souvent naïf comme il se décrit lui-même, renonçant le plus longtemps possible à abandonner ses chimères, Jacques d'Arribehaude a besoin - jusqu'à un certain point - de ce monde où tout est possible et notamment où toutes les filles sont possibles, mais aussi où l'argent n'a plus d'importance soit que l'on en ait en telle abondance que l'on a plus à se soucier des contingences matérielles. soit au contraire que l'on ne lui accorde plus aucune attention:

[...] cette attitude particulière de ceux qui ont eu la grâce de naître au sein de la richesse et qui, même réduits à la misère, gardent une attitude indifférente et souveraine devant l' argent

L'encre du Salut est l'histoire de ce troc, où il abandonnera le vagabondage sexuel qui commence à lui peser pour entrer dans un monde où l'argent ne manque plus: Maintenant à moi de m'accrocher, mais c'est bien parti. Très bons contacts avec les techniciens, caméraman, sondier, chauffeur-éclairagistes, monteur, et pour les conditions, j'ai failli tomber raide, finie la mouise, c'est Byzance!

C'est à partir d'un travail sur Louis Lecoin que commence sa carrière cinématographique et c'est pour nous l'occasion de revenir sur les idées de J. d'Arribehaude héritier de Céline bien sûr, et bien que ne l'ayant pas vécue ayant comme lui en mémoire le souvenir de cette effroyable guerre de 14 .

Il me suffit d'être un peu fatigué ou désemparé pour quez la moindre évocation des tueries de 14-18 me submerge parfois, et de plus en plus fortement avec les années, d'émotions incontrôlables.[...]

La dignité, le courage, l'honneur, de tous ces humbles massacrés, morts pour rien, et tellement bafoués.

A chacun de mes séjours à Bayonne, je regarde la photo de cet oncle que je n'ai pas connu; sa croix de guerre, sa "médaille militaire à titre posthume", l a "citation à l'ordre du régiment".

Maman m'a toujours dit que je lui ressemblais.

C'est peut-être là que commence la parenté avec Céline, c'est en tout cas l'une des racines où se nourrit sa résistance aux idées toutes faites, la seconde étant la défaite de 40. Jacques d'Arribehaude est avant tout un résistant:

Réaction se confond tout simplement pour moi avec résistance, et de toutes mes forces. Résistant, donc réactionnaire, mais bien sûr, et plutôt mille fois qu'une. Dissident j'étais, dissident je reste.

si l'on est parfois choqué de ses accès de colère et de la violence non maîtrisée de ses mots contre les lieux communs de notre époque c'est de ne pas comprendre le désespoir qui les anime, la formidable perte dont ils sont issus, celle du paradis, celui de l'enfance bien sûr et particulièrement de la sienne, mais c'est surtout de ne pas comprendre la violence de l'agression qu'il a subi lorsque les Allemands entrant dans Bayonne lui ont volé ses rêves.

Cette colère apparaît ici parfaitement cohérente, tout d'abord celle de l'inhumain sacrifice de 14, puis du stupide traité de Versailles, de l'incompétence de la 3eme République, enfin après la guerre, des mensonges sous lesquels on a enseveli la réalité de Vichy : Dieu sait pourtant si [...] j'avais pu me sentir loin des mines contrites, des faces de carême et du "patrouillotisme" cocardo rataplan catéchiseur de Vichy-les-Nouilles, mais enfin, tant d'acharnement à dénoncer ce régime si tranquillement supporté par l'immense majorité de la population n'en est pas moins répugnant. et de la Résistance : [...] mais il [de Gaulle] porte le poids de l'immense supercherie, qui me fut intolérable à l'époque, d'un pays unanime dans la "Résistance"[...]

Parfaitement cohérente aussi avec cette connivence qui le relie à Céline, à Giono, à B. Russell, à Brassens et à Lecoin. C'est peut-être dans ce volume que l'on découvre le mieux le pacifisme de J d'Arribehaude et sa sympathie pour l'anarchisme, l'interview de Lecoin n'y est bien sûr pas étranger, mais il permet aussi de mesurer sa formidable indépendance d'esprit, Jacques d'Arribehaude est en effet capable à la fois de dire sa haine de tout ce qui lui paraît contraire à l'esprit chevaleresque européen, tout ce qu'il rejette aussi bien l'homosexualité, le communisme, le nazisme bien sûr, que les grands intérêts financiers ou la soumission à l'argent que de passer outre quand il s'agit des personnes, d'admirer la lucidité de Pasolini en 68, de dire le grand professionnalisme de Montand de s'interroger sur le nazisme: Tout était-il tellement faux dans la dénonciation par les nazis(et les communistes), de nations abruties et dégénérées par le capitalisme et l'illusoire part de liberté garantie par un système parlementaire en fait subordonné aux grands intérêts financiers de la planète? ou de se souvenir des qualités d'un écrivain juif qui pourtant le regarde avec méfiance :

[...]l'inquiétude de subodorer, chez tout interlocuteur goy, de hideuses traces d'antisémitisme.

Nous étions bien éloignés de toute idée de ce genre[...] [l'image que j'avais retenu de son livre] est celle du plaisir qu'il prenait, de la fenêtre de sa chambre à Vienne, à guetter les apparitions d'une jeune inconnue sur un balcon lointain. En cela s'était fixées ma sympathie pour l'auteur et l'impression d'une familiarité sensible avec lui. [...] J'ai essayé de lui dire cela, et son expression s'est aussitôt détendue [...]

Avant tout il y a une évidence naïve dont son âme d'enfant ne peut se défaire : L'évidente impossibilité de généraliser et donc la nécessité de considérer qu'il y a partout des bons et des méchants, des justes et des criminels, des intelligents et des crétins, des magnifiques et des affreux, en proportions à peu près égales et inéluctables. Pourquoi faut-il que ce lieu commun, d'une telle banalité, soit si difficile à admettre par la plupart des gens?

Le renversement va donc se produire là un tout petit peu avant que l'on écrive sur les palissades du quartier latin :"Jouissez sans entrave", fin février 68 :

Soudain une voix jeune à l'entrée. Celle que l'on attendait plus arrive[...] C'est Roussiadont G. n'a peut-être pas tout à fait tort de me dire: "Elle a cinq ans d'âge mental." L'enfance débarque à nouveau dans sa vie et J. d'Arribehaude qui avait toujours vécu librement, qui dit du sexe féminin ces mots sans pudeur [...] chaque fois, celle que j'aimais était parée [...] d'attributs exquis dans leur forme, leur modelé, le ravissant dessin de leur fente et de leur "bouche d'ombre". va accepter la contrainte y compris dans ce domaine: Eteindre la lumière. Pudeurs différentes. Le plaisir n'y perd pas. C'est autre chose.

Toute la saveur de ce journal est dans cette pudeur nouvelle, ce silence qui tout d'un coup s'installe laissant place à ce qui se passe à l'extérieur. J. d'Arribehaude tire le rideau sur son intimité, ce qui importe désormais c'est la gaieté de Roussia. Tandis que dehors quelques jeunes - dont Pasolini dit qu'ils finiront notaires comme leurs papas - tentent d'inventer un monde sur les ruines de la guerre, lui songe à cette masse de feuillets que j'accumule depuis des années sans autre raison que l'espoir de les rassembler un jour pour en tirer une œuvre de durée. Et bien sûr témoigner d'un monde perdu.

Ce qu'il fera quelques années plus tard pour notre plus grand bonheur, nous obligeant à revenir sur ce que nous avons refoulé et qui pourtant fait partie de notre histoire à tous.

Penvins

20/08/2005

 

Pierre-Vincent Guitard