Le père d'Erika, femme de 36 ans, professeur de piano au conservatoire
de Vienne, est mort en hôpital psychiatrique. Depuis la disparition du père, Erika vit
en symbiose avec sa mère, qui a de l'ambition pour elle, une ambition se limitant
exclusivement à la musique, une ambition qui a dû forcement en rabattre pour mieux
garder sa fille dans son giron sécuritaire. Erika partage le lit conjugal avec sa mère,
lit où elle fut conçue, lit où elle est née, lit vers lequel sans doute elle revient
après que l'idylle avec l'un de ses étudiants du conservatoire tourne court par une fin
très sado-masochiste.
Fatalement, l'étudiant Klemmer va disparaître de sa vie l'idylle à peine ébauchée et
tout de suite lacérée, mise en lambeaux comme le corps d'Erika devenant abject sous les
coups sadiques du jeune homme, il s'éloigne comme le père, abandonnant à elles-mêmes
fille et mère. Erika, lors de ce premier et très tardif acte sexuel, est abjecte.
Ce beau roman de l'autrichienne Elfriede Jelinek ne raconte-t-il pas une très spéciale
initiation par laquelle un jeune homme peut se sevrer d'une forme incestueuse d'amour,
celui très classique qui le saisit pour son professeur de piano, femme beaucoup plus
âgée que lui, l'âge étant en effet un détail très important, impossible que l'amour
et le désir sexuel durent pour une femme dont les signes de vieillesse commencent à se
montrer. La question est : de quelle manière, par quels détails essentiels et précis,
le jeune homme se focalise sur une femme nettement du passé, en décomposition, frappée
déjà par le processus décomposant de l'abjection ? Ces détails sont
l'inaccessibilité, la différence d'âge, les rides, l'odeur de charogne qu'il sent se
dégager de cette femme, son manque de coquetterie auquel veille jalousement la mère qui
confisque systématiquement les vêtements que sa fille s'achète, ou bien à l'opposé
les frais extravagants de toilette qu'une femme vieillissante fait pour occulter son âge.
Il faudrait donc lire ce roman en s' orientant non pas à partir de celle qui y apparaît
comme l'héroïne principale, Erika, mais à partir du jeune étudiant, Klemmer, qui a
trouvé en sa professeur de piano du conservatoire de Vienne la femme qu'il lui fallait
pour faire son deuil, à travers un rituel sado-masochiste et abject, de cette forme
primaire, incestueuse, de l'amour, et s'éloigner avec des jeunes étudiants de son âge.
Cette femme d'âge mûr apparaît dans sa vie comme la femme des fantasmes et des rêves
d'un adolescent. Elle est libre, pas mariée, aucun homme autour d'elle, elle est aussi
bien intouchable dans sa distance de professeur de piano auréolée par son art dans la
Vienne musicale qu'intouchée visiblement, virginité fantasmatique et idéale à portée
de mains pour le jeune étudiant. Si à portée de mains en cette conclusion de
l'adolescence, semblant venir tout droit de l'enfance du jeune homme, sa mère premier
objet d'amour venue à travers cette femme prendre congé, se décomposant à vue
d'il, voulant imposer à ce jeune homme ses instructions, mais celui-ci la
reconnaissant comme abjecte, aliénante, horrible figure du passé qu'il fait saigner sur
tout le corps et au visage pour mieux le faire apparaître pour ce qu'il est en réalité
pour lui, une sorte d'enveloppe matricielle qui est mise en lambeaux et saigne avec la
séparation de la naissance vécue une deuxième fois au terme de l'adolescence.
Erika ne peut que retourner dans l'univers matriciel maternel, puisqu'elle est dans ce
roman un personnage qui appartient au royaume des mères. Personnage d'autant plus
initiateur (initiation au sens d'un passage définitif d'une structure psychique propre à
l'enfance à une structure psychique adulte et exogamique) qu'il se prête à être la
cible du processus de l'abjection, ce processus commençant par l'entrée en scène d'un
personnage féminin idéal, total et totalitaire, comme le fut la mère du commencement de
la vie, un objet d'amour idéal et unique qui, très vite, et même très précocement,
s'altère, vieillit à vue d'il, se décompose, sent mauvais, devient un objet
abject, l'objet qui prétendait tout savoir, instruire, faire obéir, être la maîtresse
unique enseignant non seulement l'art, la musique, mais comment faire vibrer les cordes de
la jouissance, du désir et du plaisir devient abject, fait horreur, et fait s'éloigner
exogamiquement le jeune homme.
La fin de ce roman n'est donc pas si sombre que ça, si cruelle, si on la lit du point de
vue du jeune homme. Cette femme, Erika, ne correspond-elle pas au pur produit d'un
fantasme sexuel de jeune homme encore un peu tourné vers le passé, en ce sens qu'il
l'imaginerait comme une extension de sa propre mère, un fruit des entrailles de sa propre
mère envoyée, une deuxième fois d'une manière épiphanique, mais pour prendre cette
fois-ci congé, dans la vie du fils ? Alors, celui-ci, une fois le sevrage réalisé, avec
ce que cela comporte de violence sadique pour mettre en pièces une figure endogamique
abjecte, une fois fait le choix exogamique, la renvoie là où il était allé la chercher
par tout un travail psychique, auprès du lieu maternel se refermant sur lui-même.
Alice Granger |