Ce qui est merveilleux, c'est de constater en lisant et en écrivant chaque fois une
"Note de lecture" à quel point les lectures précédentes interviennent dans la
lecture présente d'un livre, l'orientent différemment, la font bifurquer, enrichissent
la compréhension, permettent d'entendre chaque fois un peu mieux la pensée et la
recherche de l'auteur. Ainsi la lecture d'Edgar Morin m'a permis de mieux entendre ce
nouveau paradigme dont parle Maffesoli. De même la notion de mère paradigmatique
introduite par le pédiatre Aldo Naouri dans son livre Des mères et leurs filles a
contribué à une autre écoute de ma part de ce que pouvait être ce nouveau paradigme de
l'époque postmoderne dans laquelle le tribalisme est une vraie révolution culturelle.
D'une manière différente, des auteurs très critiques vis-à-vis de cette
postmodernité, comme Annie Lebrun déplorant la disparition de l'imaginaire et un
processus de démétaphorisation au profit du virtuel qui devient réalité, constatant ce
désir planétaire de se lover régressivement, on dirait, dans une toile virtuelle, ou
comme Philippe Muray très sensible au discours de la fête ambiant ayant pour
conséquence l'envahissement on pourrait dire à la manière ftale de tout l'espace
par le bruit, les personnes, ou comme Nicolas Bonnal s'insurgeant aussi contre le virtuel,
Internet et la nouvelle voie initiatique, contre ce réseau déjà prévu dans la Bible et
quelques personnes en tenant les ficelles, tous ces auteurs mettant en relief l'aspect
négatif de cet autre temps qui a commencé m'ont permis d'entendre ce que Maffesoli
appelle l'harmonie conflictuelle au cur de ce vivre-ensemble tribal, l'unicité
comme conjonction des contraires. Cette nouvelle façon de vivre, que Maffesoli appelle
tribale, avec son aspect sauvage, émotionnel, fusionnel, rituel, précaire et changeant,
le serpent Ouroboros ftal se lovant dans ce qui se présente cycliquement, en
appelle non seulement à une sorte de tolérance infinie, qu'on sent analogue à celle de
la femme enceinte à l'égard du corps antigénique qu'est l'embryon puis le foetus,
tolérance car on n'y peut rien à cet envahissement, à cette prolifération, mais aussi
à l'intolérance sinon cet envahissement devient métastasique, cancéreux, mortel,
matricide.
Le nouveau paradigme à l'uvre dans la société postmoderne est analogue à la
mère paradigmatique dont parle Aldo Naouri, totalement dévouée à son enfant en danger
de mort, totalement dans la proxémie avec lui, envahissable, capable de réanimer la vie
en lui, de le faire venir de la mort à la vie en lui assurant, par le dévouement de sa
personne, par ce rôle qu'elle a à ce moment-là, cette vitalité souterraine, cette
force de vie s'enracinant dans un déplacement possible au niveau culturel de la fondation
ftale de chaque vie. L'enfant en danger de mort, c'est la même chose que le tiers
qui s'il est exclu est en danger de mort, que l'étranger ou l'esclave en Grèce que le
dieu venu d'ailleurs, Dionysos, se devait d'intégrer. Cette mère paradigmatique, en
lisant Maffesoli on sent que chaque personne doit, dans l'organisation tribale qui
accueille le tiers exclu de l'ordre économique, mécanique, individualiste, narcissique,
progressiste car dans cet ordre-là un grand rêve s'avère de plus en plus sacrifié, en
jouer le rôle chaque fois que l'occurrence en surgit, dans le cadre d'une solidarité de
masse, de peuple, d'une socialité qui prend acte matériellement, organiquement, de cette
fondation archaïque, régressive mais aussi ingressive (de "ingresso",
l'entrée en italien) car introduisant à un autre espace-temps beaucoup plus généreux
qui est ce d'où chacun tire son énergie, sa force souterraine, sa puissance. Ce quelque
chose en puissance doit être comme les fondations d'un édifice. Jusque-là, avec cet
individualisme propre au pouvoir économico-politique et qui date des Lumières, où
l'objet à posséder est censé faire le bonheur des humains, où c'est la logique de la
domination qui mène le jeu, une logique disjonctive, les hommes étaient comme des
édifices sans fondations solides, donc pouvant à tous moments s'écrouler, et focalisant
la notion de pathos et donc de remède et de progrès.
Le nouveau paradigme que j'appelle mère paradigmatique en faisant entrer en résonance
plusieurs lectures et recherches met en relief la personne (et non pas l'individu et le
pouvoir), la persona, c'est-à-dire un rôle à jouer dans la théâtralité tribale, un
rôle pas du tout immobilisé, éternel, mais dans ce présent-là qui ne dure pas. La
façon dont la personne, dont chaque personne, entrant en relation avec l'autre, avec les
autres, et en tenant compte du tragique de la vie, loin de la dichotomie objet/sujet, pour
ne pas l'exclure, joue le rôle de la mère paradigmatique attentive à ce que la
vitalité de l'enfant éternel en soi, se manifestant dans l'autre ici présent, ne
disparaisse pas, reste en puissance, survive. La personne, occurrence de la mère
paradigmatique, n'intervient pas dans le cadre d'une relation d'objet, mais dans une
relation de type matriciel, gestationnel, permettant à l'Ouroboros ftal de se
lover, de manière archaïque, régressive mais aussi ingressive, d'habiter un bain
émotionnel, fusionnel, une sorte de climat originaire reconnu à chacun des membres de la
communauté, assurant une fondation solide à chaque membre de cette communauté humaine,
une sorte de sensibilité esthétique reconnue à chacun dans la matérialité
sentimentale de la structure locale plutôt que globale.
Le fait de pouvoir vivre au jour le jour de manière dionysiaque, c'est-à-dire selon une
identité primaire, organique, souterraine comme la sensibilité ftale, le fait que
cet état-là puisse exister en puissance dans une structure tribale de proximité, de
manière émotionnelle, fusionnelle, intégrant le tiers, l'étranger, empêche que la vie
sociale se tisse sur du pathos. Voici une socialité qui n'a que faire de la notion de
pathos indispensable par exemple à l'idéologie médicale. Quelque chose de
pré-individuel demande à être admis dans une structure d'accueil pour s'y installer en
puissance, en force de vie, en réserve d'énergie. Dans les fondations de la construction
des êtres humains, doit aussi se construire, en premier, et en puissance, en creux, en
intériorité, une organisation gestationnelle dans laquelle chaque humain arrivant dans
ce qui est puisse être accueilli. Toute communauté humaine digne de ce nom se doit
d'être mère paradigmatique par rapport à chaque être humain précipité dans le
tragique inhérent à la naissance et aux aléas de l'existence accentuant la précarité
de chaque chose. En ce sens, chaque être humain est un tiers exclu du milieu matriciel
originaire qui doit être accueilli dans une nouvelle matrice faite de culture, d'un
sentir en commun qui relie les différents autres. Religion, ce qui relie, qui vient de la
masse, du peuple. Qui dit gestation prise en compte par la structure tribale, solidaire,
dit une tolérance infinie parce que veille une intolérance également infinie. Voici
l'harmonie conflictuelle, qui est la véritable harmonie. Voici la contradiction. Car ce
qui est gestationnel ne peut s'installer dans l'éternité. Le milieu matriciel ne peut
être que précaire, ne peut être matriciel véritablement que s'il inclut dès le
départ, comme dans une grossesse, la naissance inéluctable, donc la fin de la gestation.
C'est pour cela qu'il s'agit de puissance et non pas de pouvoir. Cela existe en puissance.
Cela revient cycliquement, selon les occurrences. Voilà pourquoi, comme l'indique
Maffesoli, les tribus sont précaires, changeantes, très différentes, chaotiques,
désordonnées. Gestation et naissance.
La nature comme partenaire et non plus comme objet. Non plus économie généralisée mais
écologie généralisée. Paradigme esthétique prenant en compte cette puissance
souterraine à un niveau culturel, dans une pratique communautaire d'entraide d'où aucun
autre présent ou à venir n'est exclu. Voici une transcendance immanente, une véritable
aristocratie du peuple dont le pouvoir économico-politique ne s'était pas soucié. Le
peuple : tous ceux qui ne croient plus au pouvoir du pouvoir, à l'idéologie du progrès,
et qui se tournent vers la proxémie, les réseaux locaux d'entraide, de solidarité, vers
une nouvelle socialité au jour le jour, apparemment sans projet.
Ce très intéressant livre de Michel Maffesoli peut aussi entrer en résonance avec la
question de la dépression dans notre société, dépression qu'analyse par exemple Pierre
Fédida qui la montre comme un retrait, un repli (Maffesoli parle aussi de ce repli du
peuple ne s'intéressant plus à la politique, ne se laissant plus prendre à l'excitation
des prochains progrès promis) pour se protéger de trop grandes excitations extérieures
ou intérieures. Fédida parle souvent, à propos des déprimés, de manque de fondation,
comme d'une maison qui s'effondre parce que les parties souterraines n'ont pas été
construites solidement ou sont presque inexistantes. Maffesoli, lui, ne cesse pas de
conduire sa recherche du côté de ces fondations, du côté de cette centralité
souterraine, de cette puissance qui précède le pouvoir, de cette force interne qui est
vitalité, force de vie.
Alice Granger |