Le voleur, de Georges Darien

Par Joë Ferami


"Le livre qu'on va lire, et que je signe, n'est pas de moi.
Cette déclaration faite, on pourra supposer à première vue, à la lecture du titre, que le manuscrit m'en a été remis en dépôt par un ministre déchu, confié à son lit de mort par un notaire infidèle, ou légué par un caissier prévaricateur. Mais ces hypothèses bien que vraisemblables, je me hâte de le dire seraient absolument fausses. Ce livre n'a point été remis par un ministre, ni confié par un notaire, ni légué par un caissier.
Je l'ai volé."

Le Voleur est un roman qui a été publié en 1897. Dans son avant-propos Georges Darien (né à Paris, 1862-1921) affirme qu'il a volé Le Voleur lors d'un voyage à Bruxelles. "Mon Dieu! j'avais voulu voir le roi Léopold, avant de mourir. Un dada. Je n'avais jamais vu de roi." Il aurait trouvé Le Voleur dans un hôtel choisi au hasard, l'hôtel du Roi Salomon, en entrant l'hotelière lui aurait fait un étrange accueil.

"- Monsieur est sans doute un ami de M. Randal (...).
- Non, Madame; je n'ai pas cet honneur.
- Tiens, c'est drôle. Je vous aurait cru son parent. Vous vous ressemblez étonnamment; on vous prendrez l'un pour l'autre. Mais vous vous connaissez sans
aucun doute; dans votre métier...
Quel métier? Mais à quoi bon détromper cette brave femme?
- Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous avez le même prénom; il s'appelle Georges, comme vous savez - Georges Randal -."

C'est ainsi que, par le miracle de la littérature, un écrivain, Georges Darien, qui dit ne pas être l'auteur croise le héros, Georges Randal, du roman Le Voleur, un héros qui lui ressemble. La brave dame, pensant lui faire plaisir, lui donnera la chambre de Georges
Randal et une mystérieuse valise.

"Ah! j'oubliais. La valise qui est dans ce coin, là, c'est la valise de M. Randal; il n'a pas voulu l'emporter hier. Si elle ne vous gêne pas, je la laisserai dans la chambre; elle est plus en sûreté qu'ailleurs; car je sais bien qu'entre vous..." 
Bien entendu, une fois dans sa chambre Georges Darien ne peut pas résister à sa curiosité. Il ouvre la valise. Et, dit-il, au milieu de divers objets hétéroclites, manifestement des outils de voleur, il y a un manuscrit.

"Qu'est que cela peut-être? Je me mets à lire... J'ai lu toute la nuit. Avec intérêt? Vous en jugerez;
Ce que j'ai lu cette nuit là, vous allez le lire tout à l'heure."

Le lendemain, n'ayant pas fini de le lire, Georges Darien met le manuscrit dans sa propre malle et, "Dans la journée j'ai appris une chose très ennuyante.
L'hôtel où j'habite est un hôtel interlope - un des plus interlopes. - Il n'est fréquenté que par des voleurs (...) une maison où l'on était si bien, pourtant. Enfin! je n'ai fait ni une ni deux. J'ai envoyé un commissionnaire chercher mes bagages et régler ma note, et je me suis installé ailleurs."

***

Une étrange confession va alors commencer, celle de Georges Randal promis, dès son enfance, à une vie honnête d'honnête bourgeois. Enfant "Je travaille pour me rendre digne de la fortune que j'aurai plus tard; c'est toujours plus prudent, dit mon grand-père." Et puis, ses parents meurent. Mineur, Georges Randal est mis sous la tutelle de son oncle, "une brute trafiquante à l'égoïsme civilisé", ainsi que... son héritage, "Une tutelle pareille, ai-je entendu dire à l'enterrement de ma mère, ça vaut de l'or en barre..."
L'enfant voit tout, entend tout et ne dit jamais rien. "Je suis volé, et je ne puis pas me défendre, rien dire, rien faire..." "Je hais mon oncle; je le hais d'une haine terrible." "je meurs d'envie de lui crier que sa bonté n'est que mensonge et sa complaisance
qu'hypocrisie." "les morceaux m'étranglent; j'étouffe de colère et de rage."

A partir là, l'esprit de George Randal bascule. Sa révolte furieuse va s'étendre à toute la société.

"Ce que je méprise, c'est l'existence que je mène, moi; que je suis condamné à mener pendant des années encore. Instruction; éducation. On m'élève. Oh! l'ironie de ce mot-là!..."
"Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts; on me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas être comme je suis, mais comme il faut."
"De ma confiance, on fait quelque chose qui mérite d'avoir un nom : la servilité; de mon orgueil quelque chose qui ne devrait pas en avoir : le respect humain." "Je regarderai passer ma vie derrière le carreau brouillé des conventions hypocrites, avec
permission de la romantiser un peu, mais défense de la vivre. J'aurai peur. Car il n'y a qu'une chose qu'on m'apprenne ici, je le sais! On m'apprend à avoir peur."
"Pour que j'ai bien peur des autres et bien peur de moi, pour que je sois un lieu commun articulé par la résignation et un automate de la souffrance imbécile,
il faut que mon être moral primitif, le moi que je suis né, disparaisse. Il faut que mon caractère soit brisé, meurtri, enseveli. Si j'en ai besoin plus tard
de mon caractère (...) il faudra que je l'exhume. Il revivra tout à coup, le vieil homme qui sera mort en moi - et tant pis pour moi si c'est un épouvantail qui gisait sous la dalle; et tant pis pour les autres si c'est un revenant dont le suaire ligotait les poings
crispés, et qui a pleuré dans la tombe!"
"Et souvent, il n'y a plus rien derrière la pierre du sépulcre. La bière est vide, la bière qu'on ouvre avec angoisse. Et quelquefois c'est plus lugubre encore."
"Les rivières claires qui traversent les villes naissantes... On jette un pont dessus, d'abord; puis deux, puis trois; puis, on les couvre entièrement. On n'en voit plus les flots limpides; on en entend plus le murmure; on en oublie même l'existence. Dans la
nuit que lui font les voûtes, entre les murs de pierre qui l'étreignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure, c'est de la fange; ses flots qui chantaient au soleil grondent dans l'ombre; il n'emporte plus les fleurs des plantes, il charrie les
ordures des hommes. Ce n'est plus une rivière; c'est un égout."

Georges Randal décidera de se faire voleur pour ne pas être complice des "voleurs légaux", des honnêtes bourgeois, "Je fais un sale métier, c'est vrai; mais j'ai une excuse : je le fais salement."

***

Mais qui est Georges Darien ? (1862-1921)

Ses parents étaient commerçants à Paris. Sa mère
disparaît et son père se remarie avec une catholique
intransigeante. En 1881 Georges devance l'appel, il
passe en conseil de guerre pour insubordination et est
envoyé au bagne en Tunisie pendant 2 ans et demie. De
retour, il rompt avec sa famille, et il écrira
"Biribi" relatant les conditions de vie au bagne. Son
livre est refusé par plusieurs éditeurs. Un autre des
ses livres "Bas les coeurs" paraîtra en 1889, roman
satirique décrivant les conséquences de la guerre de
1870 sur une famille de bourgeois de province. enfin,
l'éditeur Savine fait paraître "Biribi", à sa suite
une campagne est lancée qui aboutit, au moins sur le
papier, à l'abolition des camps disciplinaires. Il
écrira par la suite "Les Antisémites", "Les
Pharisiens", il collaborera à plusieurs revue
anarchistes, il créera un hebdomadaire pamphlétaire en
1893 "L'escarmouche", il quittera brutalement
"L'Endehors" en se battant en duel avec Zo d'Axa son
fondateur. "Le Voleur" est publié en 1897. Coup sur
coup il fait jouer une pièce de théâtre "L'Ami de
l'ordre", il publie une brochure en Angleterre "Can we
disarm?", un roman antimilitariste "L'Epaulette"
refusé partout, il publie chez Stock un long pamphlet
"La Belle France". Il se marie avec Caroline Abresch
une jeune femme d'origine allemande. Il collabore
régulièrement à "L'Ennemi du peuple" qui cesse d'être
publié en 1904 suite à une polémique extrêmement
violente entre Darien et Charles Malato. puis il se
consacre au théâtre, "Le Parvenu" est joué aux Bouffes
du nord, puis "Chez les Zoaques" avec le tout jeune
Sacha Guitry. En 1911, il fonde la revue de l'Impôt
unique et se présente aux élections générales, il
obtient 169 et 185 voix. Il mourra le 19 août 1921.

André Breton qui lui rendra hommage dira que l'oeuvre
de Darien "est le plus rigoureux assaut que je sache
contre l'hypocrisie, l'imposture, la sottise, la
lâcheté." Jarry mettra son livre, "Le Voleur", dans
la bibliothèque du Dr Faustroll. Cette vie de Don
quichotte, ce caractère passionné, impétueux,
impulsif, près à tous les combats, fussent-ils perdus
d'avance, comportait une part de mystère, personne ne
sut comment il pouvait vivre, alors qu'il n'avait
quasiment aucune ressource... officielle.

Joë Ferami