FAUSSE ROUTE

d'Elisabeth BADINTER
Odile Jacob
(221 pages - 17 euros)


par Philippe Grün
et
Marie Bataille

Deux critiques arrivées au moment de l'opération "Un livre que j'aime" mais trop tard pour la publication à l'époque et qu'il m'a semblé d'autant plus intéressant de mettre parallèle étant donné le sujet... et le style très différent des deux commentateurs - Anita Beldiman-Moore.


La cause est entendue : les femmes sont des victimes : douces, dévouées, généreuses, elles sont dominées, tyrannisées, battues, violées par les hommes. Cédent-elles elles mêmes parfois à la violence ? Bien sûr, mais c'est en réaction à celle des hommes ! D'ailleurs les enquêtes sont formelles : 10% de femmes sont battues par leurs conjoints en France ! Certaines féministes en concluent, selon Elisabeth Badinter, qu' "il faut...lutter contre la domination masculine comme on combat le racisme et le fascisme". (p 64). Et "le sexe dominateur est identifié au mal, le sexe opprimé au bien". (p. 69). Pour ces mêmes féministes, il y a "deux sexes, donc deux façons de voir le monde, deux types de pensée et de psychologie, deux univers différents qui restent côte à côte sans jamais se mélanger". (p. 196). Par ailleurs, le "oui" d'une femme à un homme pouvant, si elle a subi des pressions psychologiques de sa part, vouloir dire "non", certaines féministes proposent d'instaurer "une sexualité transparente, démocratique et contractuelle", impliquant un consentement réciproque.

Elisabeth Badinter, dans un style clair et précis, démonte calmement et méthodiquement cette argumentation. 10% de femmes battues ? Non ! Selon l'enquête de l'Enveff 10% de femmes victimes de "violence conjugale" : or cette violence comprend non seulement les "viols" et les "agressions physiques", mais aussi le "harcèlement moral", les "insultes répétées" et le "chantage affectif" : si l'on s'en tient aux seuls "viols et agressions physiques", 0,9% disent avoir subi des
"viols et autres pratiques sexuelles imposées" et 2,5% se plaignent d'"agressions physiques" . Par ailleurs , dit Elisabeth Badinter, il est contestable d'amalgamer agressions physiques et psychologiques : il y a, par exemple, une différence essentielle entre le harcèlement sexuel et le viol : au premier on peut résister, au second non. En outre, le questionnaire de l'Enveff a été envoyé seulement aux femmes. Or "si l'on compte le chantage affectif, les insultes et les pressions psychologiques dans l'indice global de violence conjugale, ce serait la moindre des choses d'adresser le questionnaire de l'Enveff à un échantillon représentatif de 7000 hommes de 20 à 59 ans, comme on l'a fait pour les femmes". (p. 111). En effet, fait remarquer l'auteur : "laisser penser que seuls les hommes sont jaloux, mal élevés et tyranniques est une absurdité qu'il est urgent de faire cesser". (p. 111). Par ailleurs "si depuis plus de trente-cinq ans les femmes en Occident maîtrisent la reproduction, comment peut-on continuer d'affirmer que la domination masculine reste universelle ? " (p. 56).
D'autre part, les relations entre les femmes et les hommes sont plus complexes que le disent les féministes : ainsi "selon les couples, c'est elle ou lui qui domine, elle ou lui qui est dans la dépendance" (p. 111). Et "en vérité, le féminisme a bien gagné la bataille idéologique. Il se trouve aujourd'hui doté d'un pouvoir moral et culpabilisateur considérable. Mais les hommes font mine d'oublier qu'ils conservent jalousement le pouvoir qui conditionne tous les autres, à savoir le pouvoir économique et financier". (p. 184-185). Et "il faut renoncer à une vision angélique des femmes qui fait pièce à la diabolisation des hommes" (p. 113) : la violence féminine existe aussi, de celle des femmes nazies à celle de certaines de nos adolescentes.
Par ailleurs "nous sommes de plus en plus encadrés par une double obsession sexuelle. D'un côté, des mots d'ordre radoteurs sur l'obligation de jouir ; de l'autre, le rappel à la dignité féminine, bafouée par des atteintes sexuelles non désirées" (p. 117). Mais Elisabeth Badinter dénonce "le mythe d'une sexualité domestiquée". (p. 139).

Elle conclut :
"La différence des sexes est un fait, mais elle ne prédestine pas aux rôles et aux fonctions. Il n'y a pas une psychologie masculine et une psychologie féminine imperméables l'une à l'autre, ni deux identités sexuelles fixées dans le marbre. Une fois acquis le sentiment de son identité, chaque adulte en fait ce qu'il veut ou ce qu'il peut ". (p. 217)... "Il est vrai que les stéréotypes de jadis, pudiquement appelés "nos repères", nous enfermaient mais nous rassuraient. Aujourd'hui, leur éclatement en trouble plus d'un. Bien des hommes y voient la raison de la chute de leur empire et le font payer aux femmes. Nombre d'entre elles sont tentées de répliquer par l'instauration d'un nouvel ordre moral qui suppose le rétablissement des frontières. C'est le piège où ne pas tomber sous peine d'y perdre notre liberté, de freiner la marche vers l'égalité et de renouer avec le séparatisme. Cette tentation est celle du discours dominant qui se fait entendre depuis dix ou quinze ans. Contrairement à ses espérances, il est peu probable qu'il fasse progresser la condition des femmes. Il est même à craindre que leurs relations avec les hommes se détériorent. C'est ce qu'on appelle faire fausse route". (p. 218).


Philippe Grün


En entrant dans le sujet que constitue la lecture du dernier bouquin d'Elisabeth Badinter, j'avoue d'emblée que mon propos n'est pas de proposer un nouveau débat visant à opposer féministes de la première génération, aux rangs desquelles il faut ranger notre célèbre Simone de Beauvoir, aux féministes de la toute dernière génération, sous la bannière de laquelle il conviendrait d'aligner les dames Andrea Dworkin ou autre Catherine MacKinnon. Elisabeth Badinter, à la plume assassine, s'en charge de la belle manière.

Elle se penche, avec tout l'intérêt de l'historienne, sur le tournant des années 1970-90. Déçues de n'avoir pu se hisser à une place d'égal à égal, les femmes, fières du tout nouvel intérêt que leur a valu la lutte de leurs aînées, ont aiguisé une arme nouvelle : la mise à mal de l'ensemble de l'engeance masculine. La lutte des classes a laissé la place à la lutte des sexes. Le mâle est devenu, pour cette nouvelle amazone, le mal absolu. Il ne faut pourtant pas se méprendre sur le sens d'amazone des temps nouveaux : la féministe-du-jour revendique pour elle-même la fragilité absolue, l'innocence de la femme-enfant ; elle est l'impuissante victime, l'immolée-conception. Sa nature même fait d'elle la proie idéale de toute la projection membrue de l'infâme confrérie des bandeurs-fous. Le mâle en rut est sommé de prendre des cours assidus de décryptage sémiologique du discours sybillin de l'être féminin qu'il entend soumettre : les "oui" qui veulent dire "non" sont légions et ont à être interprétés sans ambiguïté. Car les femmes écartent les cuisses à leur cœur défendant et les dards mal-pénétrants peuvent, séance tenante ou à long terme, être tenus pour des violeurs à jeter aux lions. Ceci étant, l'auteur établit clairement la différence entre le viol effectif, avec recours à la force physique (contrainte musclée, menaces…) et le viol prétendu (basé essentiellement sur une interprétation subjective de la victime : " j'ai dit oui mais je pensais non…").

Elle rappelle, non sans quelque pertinence, qu'une bonne paire de baffes est une raison suffisante pour tenir cuisses fermées et honneur garder.
Elisabeth Badinter, dont on n'a pas oublié le fameux L'Amour en plus, ne manque évidemment pas de souligner la dernière aberration de ces gentes dames qui consiste à revendiquer haut et fort leur supériorité de parturientes en puissance, supériorité qui leur vaut l'insigne honneur de se hisser bien au-dessus de leurs prétendus tortionnaires. Bien entendu, les pauvres connes qui ont choisi de renoncer à leurs prérogatives de "mère" et qui, de ce fait, n'ont pas su être libres d'afficher leur supériorité sur la mâlitude, sont vouées aux gémonies. Elles sont les sujets déloyaux de ces dominateurs sans foi ni loi.

Enfin, et c'est la dernière trouvaille des Chiennes de garde américaines, les gamins sont éduqués selon une culture visant à éradiquer tout germe de masculinité : pisser assis, horreur de l'érection, etc. Qu'on ne se bile pas : l'Atlantique n'est pas infranchissable !

Il va sans dire que ce livre fait du bien à celles qui ont encore pas mal de choses à échanger avec leurs partenaires masculins. Tout le monde sait bien que la douceur féminine est une vaste légende. Quant à la brutalité masculine, j'aimerais qu'on m'en donne la preuve. A croire que, de ma vie, je n'ai rencontré que des saints.

Il resterait, toutefois, à souligner le danger que représente un tel féminisme. J'aurais préféré quant à moi que la lutte féministe s'oriente vers davantage de responsabilité. Tant que la femme ne sera pas capable de lutter à côté et non contre le mâle, elle ne pourra pas prétendre au libre partage des droits. Ce n'est pas en se faisant des ennemis qu'on acquiert de la force, c'est en se faisant des alliés. L'Histoire le dit assez, pourtant.

Le livre est, au final, stimulant, d'une lecture aisée et rapide. C'est le regard acéré et sans concessions d'une femme moderne à l'esprit combatif. De l'Elisabeth Badinter, ce qui n'est pas rien.


Marie Bataille