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Il
t’est difficile d’écrire sur Pas un jour. Tu entrevois
depuis des mois la difficulté de la tâche et repousse chaque
jour l’échéance. Tu n’as que trop longtemps attendu.
En entamant ainsi son propos, l’auteur de ces lignes ne sait
que trop que ses lecteurs risquent fort d’entamer un large sourire
ou de soupirer tout leur soûl. Alors expliquons-nous: on a beaucoup
écrit sur Pas un jour, plus sans doute que sur tous les
autres romans d’Anne Garréta (Sphinx excepté, peut-être).
La glose et l’entreglose, le commentaire du commentaire, l’analyse
psychologique, psychanalytique, autofictionnelle, liminaire
ou propédeutique, whatever, ont eu leur part. Qu’as-tu, à ton
tour, produit de probant sur le sujet? Une lettre brute, écrite
sous le coup de la première lecture du livre, aux alentours
de Noël. Ceci n’est pas très sérieux. Poursuivons.
Il te semble que Pas un jour ne peut être décemment commenté
que sous l’angle de la digression, et que celle-ci seule permet
la distance suffisante et évite l’attrait du résumé facile,
de l’énoncé fastidieux de contraintes, de discours, de projets
et de réalisations que la glose ressasse en vase clos (mais
il faut bien remplir son quota de signes, et réexpliquer à chaque
tournée de quoi on cause) depuis quelques mois déjà, et que
les lecteurs pourront aisément retrouver s’il leur en prend
l’envie. Il te semble donc que tu ne peux que digresser, et
prendre la tangente pour fuir ces allées pavées, puis bétonnées,
presque défoncées par la puissance destructrice du commentaire
qui finit par assécher la source plutôt que de construire des
aqueducs. Tu te sens une âme de Frontin. Tu exagères sans doute.
Pas un jour est un hapax dans l’oeuvre, voilà qui est
une chose entendue. Croire cependant que ce livre n’est qu’une
respiration entre deux recherches complexes est sans doute aller
un peu vite en besogne. Mais le monde est rempli de besogneux.
Arrêtons-nous d’abord sur la définition qu’en donne son auteur:
il s’agit d’une prose de mémoire. Tu prends ce roman pour un
exercice d’analyse permanent, la manifestation d’un attrait
irrépressible pour la réflexion intellectuelle, la recherche
de signes, de souvenirs, de reconstruction d’un récit qui se
serait échappé, qui serait porté disparu avant même que d’être
écrit. Pas un jour court sans doute après des fantômes.
“Il ne t’arrive jamais rien qu’en mémoire.
Tu ne saisis l’instant que dans le souvenir lointain, qu’après
que l’oubli a donné aux choses, aux êtres, aux événements la
densité qu’au jour, évanescents, ils n’ont jamais. Tes jours
sont de vapeur, de buée imperceptible. Le monde (et toi de même)
est fantôme que seul le temps, la nuit du temps rend visible
et dans le même instant efface”.
Pas un jour est alors, plus qu’un roman sur le désir,
un roman sur la mémoire. Peut-être est-il également un roman
en mémoire, mais en miroir d’un autre, évanescent, qui ne s’écrira
jamais. Mémoire que la littérature permet de sortir de cet oubli
qui s’installe, que l’on désire souvent ardemment installer,
mémoire photographique des instants qui peuplent cette nuit
du temps qui échappe à l’analyse. Mais l’auteur, nous l’écrivions,
possède cette passion de l’analyse qui confine à l’obsession.
Sentir que quelque chose y échappe, se perd, devient insaisissable,
est une sensation proprement terrifiante. Alors Pas un jour
serait-il un texte proche de l’exorcisme? Il te semble que son
auteur n’y exorcise finalement pas grand-chose, mais plutôt
qu’il ne cesse de retourner ce dont il n’a pas l’habitude (ce
qui est en soi une torture, pas nécessairement désagréable),
car écrire sur le désir est chose commune, mais pas pour Anne
Garréta. Rappelons ici, pour la compréhension de l’ensemble,
que Pas un jour traite du désir que la narratrice a éprouvé
pour des femmes, ou que celles-ci ont éprouvé pour elle (ceci
te paraît un résumé quelque peu réducteur, mais le rappel était
nécessaire). Il te semble finalement qu’Anne Garréta est un
écrivain que la perte, la disparition et la déréliction des
êtres et des choses obsèdent. Avec pudeur et distance, sans
nul doute, au milieu d’autres thèmes et d’autres constructions,
et par le biais de l’écriture fictionnelle, mais cela ne change
rien au constat. Il te semble que Sphinx, déjà, était
un roman sur la disparition. Que Ciels liquides le soit,
nul doute. La Décomposition peut également être considéré
comme un travail de dézinguage organisé afin d’échapper à une
hantise qui rattrape le narrateur meurtrier pour l’entraîner
à sa perte, en particulier dans ce dernier chapitre syncopé,
heurté par le roulis du train, et par l’éclatement d’une construction
complexe qui, au final, se perd elle-même. Enfin, Nuits
est une nouvelle dont le sujet principal est la perte. Litanie
impressionnante, on en conviendra. Et où l’on constate la place
que tient la nuit dans les textes: Pas un jour est ainsi
un roman nocturne, terrau idéal pour l’exercice de la mémoire,
et peuplé par des ombres portées sur le texte.
Il te semble en conséquence absurde et lamentable de lire parfois
qu’Anne Garréta écrit des livres froids et si complexes qu’ils
découragent la lecture. Il te semble même (mais tu sais que
tu ne fais que supposer) que ces fameux lecteurs ne lisent que
ce qu’ils veulent lire, et que la supposée froideur qu’ils y
trouvent n’est que le reflet de leur incapacité à entrer dans
le jeu de l’auteur (trop glissant et périlleux, peut-être),
car le risque peut être trop grand de s’y perdre, ce serait
une défaite et à trop considérer la littérature comme une bataille
rangée, on finit par passer à côté de lectures qui en valent
la peine. Ainsi il te paraît que la littérature n’est pas chose
froide, qu’elle peut être chose amusante, et qu’il faut parfois
accepter d’être transporté par un livre.
Quitte à ce que la prose de mémoire induise des effets curieux
sur le lecteur, car il est évident qu’un livre sur le désir,
et sur la mémoire du désir, produit immanquablement un processus
identificatoire. Lisons Freud, ou relisons-le, il ne peut s’agir
que d’un petit transfert littéraire.
Car enfin, que ceux qui pleurent sur la froideur mécanique de
Pas un jour examinent quelques instants, outre leur acception
de la mécanique, la mélancolie et l’étrangeté qui s’en dégagent.
Cette série de chapitres sont autant de nuits de la mémoire,
où, sur un écran d’ordinateur, la narratrice entreprend de dévider
et disséquer sa mémoire à défaut de proprement vider son sac.
Et si cette mémoire n’est pas toujours douloureuse, elle l’est
souvent, et conduit à un constat d’impuissance que seul le texte
permet, un instant, d’éviter. Il est des choses sur lesquelles
on ne peut écrire. Il y a des choses que le texte ne peut qu’approcher,
effleurer, parce qu’elles sont indicibles et qu’il ne ferait
que dénaturer s’il tentait de les disséquer. Le chapitre K*,
à cet égard, est comme un symptôme de cette impuissance. Qu’est-ce,
d’ailleurs, que la mélancolie, sinon la prise de conscience
de l’impuissance de la mémoire à faire revivre ce qui n’est
plus et ne reviendra pas?
“Dans cette panique de soudain comprendre,
tu as écrit n’importe quoi. K* tient encore à tout ce que tu
es aujourd’hui. Il n’y a personne à ressusciter, et c’est parce
que la mémoire est encore vive qu’elle résiste à se laisser
autopsier et décimer au fil d’un récit”.
Il serait donc oiseux, dans un commentaire, de raconter
par le menu les petites histoires de désir qui composent
Pas un jour. Ce serait, il te semble, trahir le récit lui-même
et éviter au final d’écrire sur ce qui peut rester de Pas
un jour, au-delà de la narration linéaire de faits bruts.
Ce serait peut-être, également, donner à lire une froideur qui
ne s’y retrouve pas. Le catalogue de douze désirs n’est pas
le roman, il n’en est qu’un résumé malaisé, imprudent, hâtif
et inexact.
Il n’est de plaisir, en somme, que dans la digression. Alors
tu te borneras à écrire que Pas un jour est un roman
qu’il s’agit de lire avec attention, et que le plaisir du texte
est sans nul doute ce qu’on y trouve de plus agréable. Car ce
plaisir de lecture se doit d’être signalé dans un commentaire
afin de ne pas gloser sans fondement. On a lu, souvent, que
c’était un livre complexe. Nous dirons que c’est un roman dont
le style est la trame et la mémoire le fond. Une fois de plus,
il serait fastidieux de caractériser avec précision le style
d’Anne Garréta. Que faire, sinon établir une liste convenue
de poncifs aimables (et pas toujours faux) sur la combinaison
de l’influence classique (proche du XVIIè siècle) et des expressions
les plus modernes? Il n’est rien de plus agréable- et simple-
que de citer le texte pour échapper à cette tentation.
“Tu songes à la simplicité qu’il y
aurait eu à l’appeler, la rencontrer dans quelque jardin discret,
café obscur. T’apparaît peut-être la figure de ce que tu désirais:
la ravir à son milieu, comme s’il était possible de la dépouiller
de ces traits que sans doute l’adaptation à ce monde, dans la
sorte de compétition darwinienne qu’il force, l’a conduite à
adopter. Ironie: ce désir héroïque du dépouillement outrepasse
l’empire même, il l’absolutise. Ironie encore: de milieu, tu
n’en as pas, n’as développé nulle adaptation spécifique à aucun
et c’est ce qui fait si puissamment que tu n’es chez toi nulle
part et que ces phrases sont le seul milieu que vous partagerez
jamais.
Où dénouer le fil du désir. Rêver des nuits. Errer encore parmi
les ombres” (Chapitre Y*).
Enfin, il faut signaler qu’on ne peut pas lire Anne Garréta
si on refuse le jeu auquel elle se prête. Car à trop commenter
la mélancolie et la prose de mémoire, nous pourrions perdre
de vue le caractère parfois parodique et comique de l’affaire.
Pas un jour n’est pas le dernier ersatz postmoderne d’Adolphe,
que ce soit entendu. L’ultime tour de piste de l’auteur qui
décide de révéler l’existence, parmi ces douze nuits, d’une
fiction (sans donner la clef de l’énigme), forme le canevas
final de ce jeu- dangereux- auquel il a proposé au lecteur de
jouer dès l’entame. Il n’y a peut-être de sérieux que la légèreté,
et il n’y a assurément de réelle mélancolie que celle qui refuse
la pleurnicherie et se moque d’elle-même. Et qui sort par là
de l’autobiographie romancée, de l’exercice pur et simple de
mémoire, finalement assez vain en soi, pour proposer au lecteur
de partager quelques réflexions. En témoigne, d’ailleurs, le
post scriptum polémique du livre, qui tient plus de l’essai
que du récit- puisque ledit récit est en réalité hautement polémique
dans son fond comme dans sa forme.
Tu ne sais pas comment conclure. Tu penses qu’il faudrait achever
cette digression par un conseil aux lecteurs. Il s’agirait de
lire Pas un jour sur de la musique techno, en montant
le son, dans une voiture américaine, et sur le siège passager
pour la vraisemblance du conseil et préserver la précieuse vie
desdits lecteurs. Ceci pour expliquer que Pas un jour
est un roman à la fois fluide et complexe, peuplé et solitaire,
et enraciné dans une position inconfortable. Tu as lu quelque
part qu’Anne Garréta était une sorte d’aristocrate de l’écriture
qui, bien que ne suivant pas les modes, n’en dédaignait pas
les rivages. Tu écriras donc qu’il ne faut pas dédaigner les
rivages de Pas un jour et même, sans doute, ne pas hésiter
à faire un plongeon dans l’océan.
Enfin, lire attentivement le conseil de l’antescriptum: “Car
la vie est trop courte pour se résigner à lire des livres mal
écrits et coucher avec des femmes qu’on n’aime pas. Affaire
de style”.
Eva
Domeneghini
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