La passion Savinsen

de François Emmanuel (Stock, 179 p, 89 F)

par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr


En racontant en détail l'histoire de "La passion Savinsen", tout l'intérêt
de l'intrigue disparaîtrait. Mais si l'on ne prend pas soin d'expliquer en
quoi ce roman se démarque des nombreux ouvrages dont le sujet se rapporte à l'Occupation, l'erreur n'en serait que plus grande.

L'Occupation inspire les écrivains, mais c'est trop souvent une période
facile pour des auteurs en mal d'inspiration. Or ici, avec François
Emmanuel
, nous voici en présence d'un auteur au mieux de sa forme,
maîtrisant parfaitement son sujet, ainsi d'ailleurs que l'art de l'ellipse
littéraire. "La passion Savinsen" procède par petites touches qui, enfin
rassemblées, composent une manière de tableau en pointillés, que l'on
ressent comme un tout sans que sa structure narrative concoure à cet effet.
Il nous faut ici résumer. Ce sera court: Jeanne Savinsen, une aristocrate du
Nord de la France, vit en 1941 dans son domaine de Norhogne avec son vieux grand-père Tobias et les métayers locaux. Elle a dix-neuf ans et attend que la vie s'offre à elle. Sa mère Millie, morte sept ans auparavant, est toujours présente dans son esprit, ainsi que dans ceux des habitants du
lieu. Le fantôme de Millie hante le roman du début à la fin. Mais l'action
se situe ailleurs: une compagnie allemande réquisitionne le domaine et voici
que des soldats s'installent sans gêne sur les terres des Savinsen.
Le scénario est connu, mais "La passion Savinsen " n'est pas un ersatz de
roman à l'eau de rose, bien au contraire. C'est bien l'histoire d'une
passion. Ou plutôt celle de deux amours: celui que Jeanne éprouve bientôt
pour Matthaüs Hiele, officier de la Kommandatur, et celui que sa mère Millie a éprouvé, bien des années plus tôt, pour Samuel Kalinski. Jeanne découvre progressivement l'existence de cette face cachée de la vie de sa mère, et les raisons de sa disparition brutale qu'elle n'avait jamais comprises étant enfant. Ce bouleversement et cette quête d'identité nouvelle s'accompagnent donc de la découverte de l'amour, interdit, caché, passionné, pour cet "ennemi' devenu le compagnon des jours sombres, officier cultivé qui s'empare du piano de la maison, celui de Millie: l'officier sert de révélateur à Jeanne qui peut enfin s'expliquer les événements qui ont
traversé son enfance mais que sa mémoire n'avait que très partiellement
retenus. Cette mémoire incomplète est restituée par François Emmanuel en
utilisant des "flash back" qui analysent le comportement de Millie à travers
les yeux d'enfant de sa fille, ses absences et sa joie bientôt assombrie,
qui permettent peu à peu de cerner le passé, de comprendre ce qui
apparaissait comme une énigme où le rêve le disputait à la réalité.

En racontant l'histoire, nous ne pouvons que nous féliciter de la qualité de
l'intrigue. Mais une bonne idée aurait pu donner un roman médiocre,
donner une sensation de déjà vu. Ici, François Emmanuel réussit le tour de
force de rendre l'intrigue passionnante sans rien chercher à cacher mais en
utilisant parfaitement un style simple, poétique, qui ne cherche pas à
impressionner mais plutôt à faire ressentir les tâtonnements de Jeanne,
l'avancement de sa quête, sa passion, enfin sa désillusion. Ces quelques
mois de guerre passent en effet comme dans un rêve, ils sont une parenthèse inattendue, extraordinaire, où la tension et la passion se mêlent sans cesse dans la confusion des sentiments:
"Pendant longtemps, lui dit-elle, je n'ai pas voulu savoir ce qui s'est
passé avec la mort de ma mère, elle regarde l'ombre sur le visage de son amant, elle pense: j'effacerai l'ombre sur le visage de Millie, elle pense:
je suis folle, folle. Elle dit: ils ont repêché son corps dans l'ancienne
ardoisière, il l'écoute avec effroi, comme s'il voyait lui aussi la scène
des rameurs debout sur les barques, sondant les fonds de leurs longues
perches. Elle dit: je voudrais ne plus penser qu'à vous, à vous seul (nager en vous, à vos côtés, dans l'eau troublée par la vase, être avec vous dans cet élément sans fond, sans fin, sans forme). Elle dit: ma mère aimait un autre homme, il la prend doucement, l'enlace. Un feu, un feu qui gagne du terrain, peuple ses nuits de rêves d'incendie, absorbe au fond des fourneaux, des âtres, sa contemplation entêtée, projette dans le froid ou la nuit le creuset halluciné des braises, embrase les zones intimes de son corps, lorsqu'il vient en elle, la caresse, la comble
."

"La passion Savinsen" est un livre passionnant non par la diversité des
personnages ou par la quantité d'événements qui s'y déroulent, mais bien
plus par la profondeur de l'analyse psychologique, la simplicité exigeante
du style, l'intelligence du propos. Sur un sujet trop souvent traité avec
légèreté par nombre de littérateurs, François Emmanuel a réussi un roman brillant et mélancolique, car l'amour n'est qu'un instant, un rêve dont la douleur du réveil est à la mesure de l'espoir qu'il avait suscité.

Eva Domeneghini