L'événénement

Annie Ernaux (Gallimard, 75 F, 115 p)
par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr



Pour Annie Ernaux, la littérature est témoignage. Inlassablement, elle
raconte des moments de son existence pour en faire de la littérature, pour
que la vie entre dans l'écrit, qu'elle se l'approprie. Elle cite ainsi en
exergue cette phrase de Michel Leiris: "Mon double voeu: que l'événement devienne écrit. Et que l'écrit soit événement".
Cette littérature de témoignage (même s'il s'agit d'un témoignage
littéraire) s'accomode mal des petits riens de la vie, car avec un style
sans fioriture, presque désseché volontairement, il faut avoir quelque chose
à raconter. Dans ce nouveau récit, Annie Ernaux raconte donc en détail cette brève période de sa vie où, jeune étudiante en maîtrise de lettres, elle a cherché à se faire avorter. Au début des années 60, pas de pilule ni de loi
Veil, et la jeune femme de milieu modeste s'engage dans la recherche
désespérée d'une "faiseuse d'anges".
Son récit est de bout en bout dramatique, enfievré, mais précisément Annie
Ernaux refuse que l'écriture se conforme au tragique de la situation. Elle
veut au contraire, pour exorciser cet "événement" si difficile à nommer, le
raconter le plus froidement possible, en restituant son état d'esprit de
l'époque, son trouble et sa détresse aussi: "Les mois qui ont suivi baignent dans une lumière de limbes. Je me vois dans les rues en train de marcher continuellement". L'écrivain fait plusieurs fois irruption au milieu du récit au moyen de passages entre parenthèses qui commentent l'écriture au jour le jour, en insistant sur la nécessité de retranscrire le réel tel qu'il a été vécu et ressenti ("impression fréquente encore de ne pas aller assez loin dans l'exploration des choses"). Car l'événement est une parenthèse dans sa vie, une obsession qui se fait chaque jour plus
insupportable en effaçant tout ce qui constitue, précisément, la vie
elle-même: " Le temps a cessé d'être une suite insensible de jours, à
remplir de cours et d'exposés, de stations dans les cafés et à la
bibliothèque, menant aux examens et aux vacances d'été, à l'avenir. Il est devenu une chose informe qui avançait à l'intérieur de moi et qu'il fallait détruire à tous prix.(...) Il y avait les autres filles avec leur ventre vide, et moi
".

Il y aussi dans "L'événement" des phrases violentes, terribles. Par exemple,
Annie Ernaux établit un lien entre son origine sociale et sa situation, et
conclut: "J'étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c'était,
d'une certaine manière, l'échec social
". Dans sa quête, la narratrice ne
trouve personne qui soit réellement à l'écoute et tous, du médecin à
l'interne de l'hôpital après son hémorragie, en passant par le militant
clandestin du planning familial, semblent vouloir l'ignorer ou, pire,
profiter d'elle. Ainsi ce militant lui propose-t-il de coucher avec lui
pendant que sa femme n'est pas là, puisqu'elle ne risque plus rien... La
faiseuse d'anges complète ce tableau plus noir que nature, seulement
intéressée par l'argent et cachant sous une apparente sollicitude la
nécessité d'échapper aux poursuites.
"L'événement" raconte quelques mois dans la vie d'une femme seule engagée dans un combat qu'elle ne comprend pas mais qu'elle sent nécessaire. Il n'y a dès lors que peu de place pour l'humour, qui devient involontaire ou tragique, lui aussi: ainsi avec l'histoire de Soeur Sourire (la dominicaine qui chantait "Dominique nique nique") qui, nous apprend Annie Ernaux, a quitté son ordre, sombré dans l'alcool après son tube, a vécu avec une femme pour finalement se suicider. Et l'auteur se sent proche de son itinéraire:
"J'ai violemment espéré qu'elle ait tout de même été un peu heureuse et que, les soirs de whisky, connaissant maintenant le sens du mot, elle ait pensé que les bonnes soeurs, finalement, elle les avait bien niquées. Soeur Sourire fait partie de ces femmes, jamais rencontrées, mortes ou vivantes, réelles ou non, avec qui, malgré toutes les différences, je me sens quelque chose de commun(...) J'ai l'impression que mon histoire est en elle".

"L'événement" est le récit simple d'un avortement clandestin autant que la
continuation d'une expérience littéraire obstinée, propre à Annie Ernaux et
qu'elle revendique avec courage: "J'ai fini de mettre en mots ce qui
m'apparaît comme une expérience humaine totale, de la vie et de la mort, du temps, de la morale et de l'interdit, de la loi, une expérience vécue d'un bout à l'autre au travers du corp
s".
Elle va jusqu'à écrire cette phrase qui a quelque chose de terrifiant et d'admirable: "Et le véritable but de ma vie est peut-être celui-ci: que mon corps, mes sensations et mes pensées deviennent de l'écriture, c'est-à-dire quelque chose d'intelligible et de général, mon existence complètement dissoute dans la tête et la vie des autres".
Cette démarche peut agaçer. Pire, provoquer l'indifférence. Car, avec Annie Ernaux, on s'éloigne de la littérature pour rejoindre le témoignage
littéraire, genre que nul ne doit mépriser mais qui ne peut prétendre
égaler, précisément,un texte littéraire. Sa façon de considérer l'acte
d'écrire pose, immanquablement,la question du réel en littérature, et du
rapport entre réalité et fiction. Rien de bien nouveau ici (le débat a fait
couler un peu d'encre à la rentrée, mais elle a séché depuis lorsqu'on s'est
rendu compte du vide abyssal que recouvrent les concepts de fiction et de
réalité eux-mêmes), mais on ne peut que constater qu'Annie Ernaux tranche le débat de manière radicale. L'auteur se défend contre d'éventuels accusateurs en écrivant: "Il se peut qu'un tel récit provoque de l'irritation, ou de la répulsion, soit taxé de mauvais goût. D'avoir vécu une chose, quelle qu'elle soit, donne le droit imprescriptible de l'écrire. Il n'y a pas de vérité inférieure".
L'argument est fort et même le lecteur agaçé ne peut qu'y souscrire.
Cependant, s'il n'y a pas de vérité inférieure, toutes les vérités ne font
pas de la (bonne) littérature et celle d'Annie Ernaux ne peut prétendre
égaler celle produite par nombre de romanciers originaux, contemporains, qui utilisent leur expérience pour la transformer et en faire de la littérature,
avec un projet bien différent que celui de raconter sa vie (même bien
écrite). Il s'agit pour ces auteurs d'écrire des romans qui fassent
réfléchir et questionnent sans cesse le lecteur en le bousculant, en
remettant en question ses positions et ses préjugés. Annie Ernaux transmet
une expérience mais ne remet pas en question la littérature- immense
ambition, mais n'est-elle pas celle de tout écrivain qui se respecte
lorsqu'il entame un manuscrit ?-, elle se sert de l'écrit pour tenter de
partager une bribe de vécu. Ce n'est en rien méprisable. Simplement, sa
démarche autant que son récit n'apportent rien de nouveau à la littérature.
Mais on objectera, avec raison, qu'ils sont bien peu nombreux, les romans de cette espèce. Tout dépend bien sûr de ce que le lecteur cherche en achetant un livre: le récit d'une expérience ou une réflexion littéraire (via
l'artifice du roman) sur l'écriture et la fiction?


Eva Domeneghini