Sang impur Nuage rouge (prix France
Culture) |
| Avec "Nuage rouge", Christian
Gailly propose un roman étrange et plus complexe qu'il n'y paraît. Nous y reviendrons: plus que la trame narrative elle-même, c'est le style et la petite musique qui emportent l'adhésion. Le narrateur est écrivain (nous le saurons plus tard), vit en Vendée, et il a une histoire à raconter. Lucien, un ami qui vit chez sa vieille mère, dont on ne sait trop d'où il le connaît, est à l'hôpital. La femme du narrateur ne comprend pas pourquoi, après tout, il est arrivé en retard et a raté la séance au cinéma: "Reprenons depuis le début.(...)Je rentrais chez moi. J'étais pressé. Ma femme m'attendait, et quand ma femme m'attend, elle m'attend, elle ne fait pas semblant. Elle aime le cinéma, pas moi. Elle attendait le cinéma, pas moi. Elle m'attendait moi pour que je l'emmène au cinéma, elle ne peut pas y aller sans moi, mais ne me dites pas qu'elle m'attendait moi. Enfin bref, l'un dans l'autre, elle m'attendait". Avec ce bref extrait de "Nuage rouge", tout l'art de Christian Gailly est exposé: une langue orale, simple, faite de retours en arrière et de répétitions, de questionnements incessants, parfois de poésie et d'humour, qui nous entraîne dans une histoire qui a tout pour déplaire aux âmes sensibles. Elles auraient tort, pourtant, de s'abstenir. Car l'entrée en matière a beau être douce et peut même prêter à sourire, ce qui arrive à Lucien n'a rien d'amusant. C'est un coureur qui ne supporte pas d'être ignoré par la gent féminine, son cas relève de la pathologie. Or le voici qui rencontre une femme qui n'a besoin que d'un peu d'essence et de rien d'autre: ne pouvant supporter son incroyable désinvolture, il l'entraîne dans un chemin isolé pour la violer. Elle se saisit alors du couteau dont il la menaçait et procède à son émasculation. Rien de tout cela n'est décrit clairement, encore moins crûment, tout au plus suggéré avec une grande finesse par l'auteur. Ayant trouvé son ami blessé, le narrateur cherche à comprendre et se souvient d'une femme aperçue ce jour là couverte de "peintures de guerre" (de sang, d'où le titre du livre) au volant de la voiture de Lucien. Ce dernier charge le narrateur de retrouver cette femme pour, peut-être, se faire pardonner, plus sûrement pour comprendre son propre geste. Mais ni lui ni son ami ne savent exactement ce qu'ils cherchent. "Nuage rouge" est un roman d'aventure intérieure: monologue du narrateur qui s'interroge sans cesse sur l'interêt de cette recherche d'une femme inconnue (une américaine nommée Rebecca Lodge), qui finit par la retrouver et tenter de la comprendre, enfin de l'aimer. Le livre n'adopte aucune structure narrative linéaire, au contraire: le narrateur revient sur des événements pour les préciser ("reprenons", "Non? Je ne vous l'ai pas dit?" "Où en étais-je? Je suis perdu"...), se projette dans l'avenir. Le seul événement fondateur, c'est cette soirée tragique, dont les versions sont nombreuses mais concordantes, versions qui ainsi répétées donnent à chaque fois au lecteur de nouveaux éléments jusqu'à la nausée, bien que la langue soit claire, précise et sans vulgarité. Christian Gailly utillise toutes les ficelles de la narration pour éviter la répétition (notons par exemple l'usage permanent du discours indirect "libre" pour faire parler ses personnages et faire accepter la répétition au lecteur) et parvient à intéresser le lecteur, car l'histoire vécue est non seulement dramatique, mais surtout peu banale dans son traitement littéraire. Chacun des personnages est cerné avec habileté et subtilité: Lucien dans son malheur pathétique et sa banalité, Rebecca Lodge dans son humour froid, vivant dans le deuil inébranlable de son marin français de mari. Christian Gailly parvient alors, et c'est remarquable, à éviter l'écueil de la complaisance dans la description de l'horreur pour au contraire dire sans vraiment dire, ni vraiment cacher. "Nuage rouge" n'est pas un roman complaisant parce que le narrateur n'a rien à prouver ni à vendre: tout au plus cherche-t-il à comprendre les autres, et ce au-delà sa propre situation, peu enviable au demeurant, chargé qu'il est de retrouver une femme fantôme, en voyage "pour le compte d'un ami". Il la retrouve à Copenhague, lui parle de son mari, de lui, de Lucien. La chronologie s'embrouille mais l'essentiel est là: ces deux êtres se trouvent, se parlent, notre narrateur se transforme en mauvais porte-parole et elle en femme perdue et évanescente, mais seulement le temps d'un voyage, dans un rêve et au beau milieu de considérations sur la vie, le temps et les choses. Avec une langue simple, Christian Gailly nous fait saisir la complexité du temps. Rien de révolutionnaire dans la démarche: il n'est ni le premier, ni le dernier à le faire, mais il le fait bien, avec humour et sans grandiloquence: "Perdre son temps, vivre, c'est pareil.(...) "L'imbécile heureux car amoureux que j'étais s'efforçait de traduire la pensée de Lucien pour une Rebecca Lodge qui elle pensait à autre chose. A quoi ? Je m'en moquais. Pour la première fois, je me moquais de ce que pouvait penser une femme. Je me contentais de la regarder penser. Sa façon de penser faisait partie de sa beauté. Le fait même de penser l'embellissait par l'expression que la pensée donnait à son visage(...). Je la découvrais. Je me contentais de la découvrir. Je me serais contenté de ne pas cesser." Ou encore: "Il y a des choses comme ça, qui ne cessent pas de se raconter, le soleil par exemple, la couleur des vêtements, les gens assis autour de nous, le goût de ce que l'on boit, tout étant vu, goûté, entendu comme pour la première fois, un temps que pour une fois on aimerait ne pas perdre, un temps qui se met à passer au moment même où on aimerait qu'il ne passe pas. Même pas. Il ne passait pas. Ça n'est qu'après, quand elle est partie après m'avoir dit : Je ne m'ennuie pas mais j'ai à faire, que j'ai pensé que ça s'était passé, et aujourd'hui je pense qu'il n'existe qu'un temps, le temps littéraire". Ce ton à la fois désinvolte et humble à l'excès d'un écrivain qui montre avec ostentation son manque d'ambition a fait sourire. Et il est vrai que parfois le sourire se fait condescendant plus qu'admiratif. Mais "Nuage rouge" est un roman qui ne pêche pas par sa simplicité, sans elle il n'aurait été qu'un ersatz de littérature sanguinolente comme on en a trop vu ces derniers temps. Or le sang, ici, n'a qu'un rôle mineur: il est évoqué, tout au plus, figure centrale qu'évoque le titre, autour de laquelle on tourne sans jamais y être directement confronté. Le lecteur a plutôt à affronter un désespoir profond, celui de Lucien mais aussi celui, plus désinvolte et faussement distancié, du narrateur, pour atteindre enfin celui, énigmatique, de Rebecca Lodge. "Il existe différentes façons de tuer les gens. Les propres et les pas propres". Comme une évidence aussi vient la conclusion du livre, car l'insupportable ne peut être toléré plus longtemps. Pour y mettre fin, ils ne seront pas assez de deux pour se soutenir. Le sang est à la conclusion de ce roman étonnant qu'est "Nuage rouge": roman d'errance distanciée et perplexe, sans clarté excessive, apparemment confus et pourtant si bien ordonné. Le style de Christian Gailly est intéressant à étudier: plus encore que l'histoire contée, c'est en effet l'atmosphère que ce style concourt à créer qui importe: c'est grâce à elle que la réalité se dissout dans l'imaginaire, et que l'incompréhension radicale des êtres trouve un semblant de remède (qu'on se souvienne qu'à l'origine, il y a une tentative de viol). Mais même le remède que l'on espère alors, celui du "temps littéraire", ne parvient pas à rétablir le dialogue impossible. Il ne peut que l'exprimer au mieux. Il y aurait bien plus à dire mais l'essentiel est de se plonger dans ce livre pour mieux comprendre et rassembler les pièces du puzzle. Ce qui est certain, c'est que Christian Gailly a réussi un pari difficile et qu'il doit en être remercié: son roman apporte un peu de sang neuf à la littérature contemporaine française par sa maîtrise de la narration et l'originalité de son propos. Eva Domenighini |