A contre-courant

L'offrande sauvage de Jean-Pierre Milovanoff (Grasset)

par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr


Jean-Pierre Milovanoff nage à contre-courant: en ces temps de littérature
"trash" ou minimaliste, le voilà qui entreprend de nous brosser une fresque,
l'histoire d'un enfant trouvé dans un village alpin. Déjà récompensé par le
"Goncourt des lycéens" pour "Le maître des paons" en 1997, c'est un auteur confirmé qui s'attaque à un genre souvent délaissé, son livre fait montre d'une ambition sans doute excessive mais salutaire. Saluons en tout cas le courage de Jean-Pierre Milovanoff, resté de marbre face à la critique, drapé dans sa posture d'écrivain "classique", "goncourable", qui ne craint pas de passer pour tel, c'est-à-dire, dans certains milieux, pour un auteur archaïque. Mais nous ne reprocherons pas à Milovanoff son échec commercial, car le prix des Libraires n'est, à tout prendre, pas une si mauvaise conclusion pour la saison littéraire.

Il s'agit d'expliciter la démarche. Fasciné par la montagne, la nature, le
narrateur de "L'Offrande sauvage" veut nous conter une histoire:
didactique, ce narrateur, dont on se demande d'où il tient cette histoire
abracadabrante et qui répète à l'envie des "croyez-moi" quelque peu
redondants (nous sommes ainsi priés de croire, entre autres choses, que
"toute vie est faite de jours, de nuits et de souvenirs", que "la vérité est
enfermée sous tant de plis et de replis", enfin que "le monde est peuplé
d'âmes captives que l'on ne délivrera pas en soufflant dessus". Qu'on se le
dise).
Les lecteurs sont des êtres bonhommes par nature, et la crédulité n'est pas
leur plus vilain défaut. Nous nous plongeons donc, pleins d'espoir, dans les
aventures de Jean Narcisse Ephraïm Marie Benito, enfant trouvé dont l'auteur s'amuse à changer le prénom dont il l'affuble chapitre après chapitre (au lecteur de retrouver le bon dans le lot). Enfant de la neige, il grandit
vite, étudie au séminaire et finit par tomber amoureux de Thélonia, une
prostituée. Poursuivie par son souteneur, celle-ci finira par se suicider
dans d'atroces circonstances. Car si Narcisse est l'espoir de tout le
canton, le jeune qui a réussi, la passion l'aveugle et il se venge en
brûlant l'horrible personnage au visage. Mal lui en prit! nous le verrons.
Autour de ce Jean Ephraïm gravitent de nombreux personnages dont la
psychologie n'est jamais même esquissée, encore moins explorée, et il semble que Jean-Pierre Milovanoff ait préféré la description mélancolique de la nature alpine au portrait des individus: et si la volonté est sans doute de privilégier la poésie de la prose, il en résulte un flou peu artistique, une
indifférence des personnages aux événements qui les touchent. Le narrateur
raconte une histoire que, souvent, il ne comprend pas. Belle idée, mais qui
renforce un peu plus encore la difficulté à rassembler les morceaux du
puzzle.

C'est en cela que Milovanoff est classique mais seulement en prenant ce
terme dans un sens restricif: il se borne en effet à raconter une histoire,
sans rien de plus, sans autre objet que la narration simple (est-elle
seulement pure?). Une fresque, le cauchemar de la plupart des auteurs, doit
pour susciter l'interêt élargir son propos, à la façon de Marguerite
Yourcenar dans "L'Oeuvre au Noir": Zénon y était suivi dans ses aventures
entrecoupées de longues ellipses (et l'art de la diffraction littéraire
était porté à son comble), ainsi que tous ceux auxquels il était fait
allusion. Mais Milovanoff n'est pas Yourcenar, il ne parvient- ni peut-être
ne désire- aller plus loin que la narration, s'inspirant de Tolstoï par
instants, brossant le portrait d'une famille au destin tragique sans
véritablement préciser sa démarche, son projet littéraire. Et son style
n'aide pas à y voir plus clair. Souvent lyrique, à l'excès, le style de
Milovanoff se complaît dans des métaphores éculées («L¹écharpe de la Voie lactée éclaira la voûte du ciel» ) ou des phrases creuses («L¹air était
chargé des senteurs de l¹été à la montagne» ), même s'il nous faut signaler
que ce style atteint à de rares endroits une apparante maturité.
Tragique, "l'Offrande sauvage" le devient lorsque Jean Ephraïm entre en
Résistance pendant la guerre. L'ignoble souteneur, plus ou moins collabo,
rôde dans cette histoire tel un fantôme assassin, et on pressent un
dénouement dramatique: et en effet, l'enfant sauvage s'étant marié avec la
jeune Eliana à la Libération, celle-ci est assassinée par Alfred (c'est le
nom du maquereau) en représaille. Jusqu'au bout de l'horreur, malheureux en amour, Jean Ephraïm va par les routes et erre à travers l'Europe. Le
narrateur perd alors sa trace.

Ce narrateur, assimilable à la fin du livre, à un double de l'auteur
lui-même, explique la raison de sa quête (familiale) et tente une
récapitulation: arrive alors un vieil homme, dont on ne saura jamais s'il
est bien le héros de cette histoire.
"L'Offrande sauvage" partait avec une ambition certes classique, mais
honorable: suivre la vie d'un personnage récurrent dans une fresque
familiale. Mais s'il est des livres où le souffle de l'épopée emporte
l'adhésion et entraîne le lecteur jusqu'au terme, quel que soit le poids de
l'ouvrage (et ici il est plutôt court), Jean-Pierre Milovanoff rend le
lecteur aussi absent que son narrateur: nous lisons l'histoire contée sans y
croire et sans, finalement, y porter un interêt véritable.
Aucune passion réelle, aucun humour: ce que l'auteur veut nous faire
contempler, c'est la nature, forcément belle, forcément cruelle, base de
tout, créatrice et meurtrière. Soit. Cela suffit sans doute à constituer un
livre honorable, nous pourrions dire honnête. Mais un bon livre, c'est aussi
de la passion, de l'amour, de la réflexion ou encore la démonstration d'une
intelligence ou d'un talent particulier. Les bons sentiments, même
écologiques, n'ont jamais fait de la très bonne littérature, nous le savons
depuis longtemps: l'ambition d'un auteur se doit d'être plus grande et
surtout plus complexe pour ne pas tomber dans un oubli causé par trop de
conformisme narratif. Jean-Pierre Milovanoff a encore du temps devant lui
avant d'obtenir le Goncourt (il était "goncourable" en 1999), favorable aux
écrivains qui ne sortent pas du rang: gageons qu'il emploiera ce temps à bon
escient, sans précipitation ni ambition excessive.

L'Offrande sauvage
Jean-Pierre Milovanoff (Grasset, 115F)

Eva Domeneghini