L'arroseur arrosé

Première ligne de Jean-Marie Laclavetine (Gallimard)

par Eva Domeneghini
edomene@club-internet.fr

“Première ligne” a obtenu le Prix Goncourt des lycéens malgré un “Bouillon de culture” mémorable pour l’auteur, qui avait dû essuyer le feu des critiques de Christine Angot pour qui son livre n’était “pas bien”, et même “nul et insupportable”. Nous y reviendrons.
C’est un roman qui nous conte la vie quotidienne d’un éditeur de qualité, parisien comme il se doit, de Saint-Germain-des-Prés évidemment. Jean-Marie Laclavetine est un auteur à succès et l’on se dit qu’il doit bien y avoir quelque chose d’autobiographique là-dedans (il est membre du comité de lecture des éditions Gallimard), des détails croustillants sur le métier, une réflexion sur la littérature. Quelque chose, en somme. Mais il s’agit bien plus d’un roman à l’intrigue simple, à double entrée, qui mêle jeu d’écriture et jeu amoureux.

Séparons les genres. Cyril Cordouan dirige les éditions Fulmen d’une main de fer. Mais là, vraiment, il ne supporte plus la médiocrité déplorable des manuscrits qui lui sont quotidiennement adressés. Tous mauvais, ou presque, l’espoir est toujours déçu. Notre homme a une approche quasi charnelle du métier d’éditeur, et lui ne délègue à personne le droit de lire les manuscrits. Jour après jour, l’accablement menace:
“L’imposition des mains: prélude à la lecture, sursis avant le plongeon. Fera ensuite l’effort de lire le titre. “Les baiser bleus”. Au panier. “Pardonnez-nous nos enfances.” Panier. “Le bazar et la nécessité”. “Mémoire, mes moires”. “Mélusine dans tous mes rêves”. “Les pastilles Vichy”.
“Une jupe rouge à carreaux”. Mon Dieu. “A mort l’imagination”. Mais oui, c’est ça.
“Sujet:Moi”. Hélas! “Où t’en vas-tu, Martine?”. Assez, au feu”.

Les lecteurs perspicaces auront ici reconnu quelques ouvrages dont les titres ont à peine été modifiés: “Contre l’imagination” de Christophe Donner, “Sujet Angot” de Christine Angot notamment. Subtil.
Notre éditeur fait le constat de la mort de la littérature de qualité, plus personne, même les auteurs confirmés, ne trouve grâce à ses yeux. Pastiche, autobiographie, mièvrerie, pâle copie, les auteurs n’ont plus rien à dire et le métier se perd. Amen. A ce stade, le lecteur commence à se poser la question inévitable: à force de critiquer les écrivains et autres “écrivaillons”, Jean-Marie Laclavetine ne risque-t-il pas de tomber dans son propre piège en ne tenant pas la distance, en ne parvenant pas à faire vivre son livre? Car c’est bien là tout le drame de ce roman: avec un héros impitoyable, injuste et acarîatre, qui refuse de reconnaître la moindre qualité à des manuscrits sous tous les prétextes imaginables, l’écrivain risque de s’attirer les foudres du critique moyen qui aura beau jeu de rétorquer que son roman n’est en rien supérieur à ceux de ses “Auteurs anonymes”...
Mais soyons justes: Cyril Cordouan veut le bien de ces auteurs, il désire les débarrasser à jamais de ce vice, de cette drogue qu’est devenue pour eux l’écriture. Jamais, pense-t-il, ils ne pourront écrire, vraiment écrire. Ils doivent donc venir à des réunions où, comme d’autres avec la bouteille, ils s’écrieront en choeur: “Bonjour, je m’appelle X et j’ai un problème avec l’écriture”. Car après le suicide d’un des malheureux ainsi rejetés, l’éditeur se mue en philantrope.
Le problème est que rien dans le style ne permet de crier au génie. Car n’est-ce pas ce que Laclavetine devrait être, un génie, pour se permettre ainsi de critiquer toute aspiration à la publication chez des auteurs qui sont tous aussi névrosés les uns que les autres? Force est de constater sans exagération aucune, et même en faisant preuve de mansuétude, que Jean-Marie Laclavetine ne parvient pas à convaincre, mais qu’il excelle à agacer son lecteur. Nulle ironie, même pas une légitime causticité, ne
saurait justifier ces attaques contre l’envie d’écrire, car en attaquant ainsi tous les auteurs “amateurs” c’est la littérature toute entière qui se trouve prise sous le feu de l’auteur, qui n’a aucunement l’air d’en être conscient.

Mais passe encore cette “légère ironie de professeur agrégé” que Cordouan dénonce chez un auteur, et qui est paradoxalement la marque de “Première ligne”. Pour donner corps à l’intrigue, jusque là plutôt mince, Jean-Marie Laclavetine introduit une histoire d’amour. Cyril Cordouan est marié et sa femme, Anita, belle brune, s’absente trop souvent à son goût. Il s’inquiète, harcelé par ailleurs par la machiavélique Luce Réal, veuve du malheureux auteur suicidé dans le bureau de l’éditeur. Elle veut se venger, et entreprend de séduire la fameuse Anita tandis que Cyril Cordouan lui-même vit une aventure avec une auteure qui s’accroche à lui pour, qui sait, lui faire modifier son verdict.
C’est alors que “Première ligne” s’embourbe définitivement et que le lecteur passe de l’agacement persistant (mais au moins est-ce une attitude active), au découragement, enfin au désespoir complet devant un roman qui devient digne des plus belles pages d’ouvrages dits “à l’eau de rose”. Comment qualifier autrement la description de la relation homosexuelle qui semble se nouer entre Anita et Lola-Luce Réal? Outre le fait que l’auteur ne s’est semble-t-il pas soucié de la moindre vraisemblance, le style périclite alors lamentablement et le lecteur, lassé par ce faux rebondissement, pourra au moins sourire franchement à la lecture de descriptions de ce type:
“Anita, dos contre le bois du portail, encore secouée par le rire, peine à trouver sa respiration.
Lola face à elle, presque contre elle, mains appuyées de part et d’autre de sa tête, se penche, pose son front au creux de son épaule comme pour dormir. L’ampoule, là-haut, fait des ronds de luciole.
Une esplanade de tilleuls au mois de juin, et ça sent bon! Dieu, qu’elle sent bon. Encore essoufflées. Quelques secondes plus tard, Anita songe que c’est la première fois qu’elle embrasse une femme, sauf Mélanie Chauvière, bien sûr, mais elles étaient gamines.”

A moins de considérer que, dans un ultime élan d’intelligence, Jean-Marie Laclavetine ait voulu faire de son roman un dernier pastiche de ce que l’on devrait éviter en littérature (ce qui serait la preuve d’une humilité rare et, pour le coup, d’une remarquable lucidité), “Première ligne” apparaît bien comme un roman trop long pour ce qu’il se proposait de dire. Même les chapitres imaginaires censés décrire Cyril
Cordouan dans ses oeuvres, vivant et mourrant sous la plume de ses auteurs rejetés et humiliés qui trouvent alors, rageurs, un moyen de revanche, ne parviennent pas à sauver le navire.

Car si un roman raté peut parfois susciter l’interêt, si l’on y sent poindre une qualité comme la sincérité ou encore une volonté d’originalité réelle, ici c’est une indifférence lasse qui prévaut. Mais “Première ligne” est surtout un roman agaçant parce que l’on sent que son auteur se prend par trop au sérieux.
Sinon il se serait rendu compte que son livre n’était pas exempt, loin de là, des horribles défauts des “écriveurs” anonymes que son héros est si prompt à condamner, non même au purgatoire, mais à l’enfer des mots, au bannissement perpétuel du haut de son imaginaire piédestal. C’est en cela que nous pouvons donner raison à Christine Angot sur le caractère “nul et insupportable” de l’oeuvre: insupportable en attaquant les écrivains de la sorte, le livre devient médiocre en ne tenant aucune de ses
promesses.
Si, comme Cyril Cordouan, nous ne conseillerons pas à Jean-Marie Laclavetine de régler définitivement son “problème avec l’écriture”, nous nous autorisons néanmoins une mise en garde: tel est pris qui croyait prendre et à ce jeu, c’est le ridicule qui guette bien plus que la simple déception.
 

Eva Domeneghini