Première ligne a obtenu le Prix Goncourt
des lycéens malgré un Bouillon de culture mémorable pour lauteur, qui
avait dû essuyer le feu des critiques de Christine Angot pour qui son livre nétait
pas bien, et même nul et insupportable. Nous y reviendrons.
Cest un roman qui nous conte la vie quotidienne dun éditeur de qualité,
parisien comme il se doit, de Saint-Germain-des-Prés évidemment. Jean-Marie Laclavetine
est un auteur à succès et lon se dit quil doit bien y avoir quelque chose dautobiographique
là-dedans (il est membre du comité de lecture des éditions Gallimard), des détails
croustillants sur le métier, une réflexion sur la littérature. Quelque chose, en somme.
Mais il sagit bien plus dun roman à lintrigue simple, à double
entrée, qui mêle jeu décriture et jeu amoureux. Séparons les genres. Cyril
Cordouan dirige les éditions Fulmen dune main de fer. Mais là, vraiment, il ne
supporte plus la médiocrité déplorable des manuscrits qui lui sont quotidiennement
adressés. Tous mauvais, ou presque, lespoir est toujours déçu. Notre homme a une
approche quasi charnelle du métier déditeur, et lui ne délègue à personne le
droit de lire les manuscrits. Jour après jour, laccablement menace:
Limposition des mains: prélude à la lecture, sursis
avant le plongeon. Fera ensuite leffort de lire le titre. Les baiser
bleus. Au panier. Pardonnez-nous nos enfances. Panier. Le bazar et
la nécessité. Mémoire, mes moires. Mélusine dans tous mes
rêves. Les pastilles Vichy.
Une jupe rouge à carreaux. Mon Dieu. A mort limagination.
Mais oui, cest ça.
Sujet:Moi. Hélas! Où ten vas-tu, Martine?. Assez, au
feu.
Les lecteurs perspicaces auront ici reconnu quelques ouvrages dont les titres ont à peine
été modifiés: Contre limagination de Christophe Donner, Sujet
Angot de Christine Angot notamment. Subtil.
Notre éditeur fait le constat de la mort de la littérature de qualité, plus personne,
même les auteurs confirmés, ne trouve grâce à ses yeux. Pastiche, autobiographie,
mièvrerie, pâle copie, les auteurs nont plus rien à dire et le métier se perd.
Amen. A ce stade, le lecteur commence à se poser la question inévitable: à force de
critiquer les écrivains et autres écrivaillons, Jean-Marie Laclavetine ne
risque-t-il pas de tomber dans son propre piège en ne tenant pas la distance, en ne
parvenant pas à faire vivre son livre? Car cest bien là tout le drame de ce roman:
avec un héros impitoyable, injuste et acarîatre, qui refuse de reconnaître la moindre
qualité à des manuscrits sous tous les prétextes imaginables, lécrivain risque
de sattirer les foudres du critique moyen qui aura beau jeu de rétorquer que son
roman nest en rien supérieur à ceux de ses Auteurs anonymes...
Mais soyons justes: Cyril Cordouan veut le bien de ces auteurs, il désire les
débarrasser à jamais de ce vice, de cette drogue quest devenue pour eux lécriture.
Jamais, pense-t-il, ils ne pourront écrire, vraiment écrire. Ils doivent donc venir à
des réunions où, comme dautres avec la bouteille, ils sécrieront en choeur:
Bonjour, je mappelle X et jai un problème avec lécriture.
Car après le suicide dun des malheureux ainsi rejetés, léditeur se mue en
philantrope.
Le problème est que rien dans le style ne permet de crier au génie. Car nest-ce
pas ce que Laclavetine devrait être, un génie, pour se permettre ainsi de critiquer
toute aspiration à la publication chez des auteurs qui sont tous aussi névrosés les uns
que les autres? Force est de constater sans exagération aucune, et même en faisant
preuve de mansuétude, que Jean-Marie Laclavetine ne parvient pas à convaincre, mais quil
excelle à agacer son lecteur. Nulle ironie, même pas une légitime causticité, ne
saurait justifier ces attaques contre lenvie décrire, car en attaquant ainsi
tous les auteurs amateurs cest la littérature toute entière qui se
trouve prise sous le feu de lauteur, qui na aucunement lair den
être conscient.
Mais passe encore cette légère ironie de professeur agrégé que Cordouan
dénonce chez un auteur, et qui est paradoxalement la marque de Première ligne.
Pour donner corps à lintrigue, jusque là plutôt mince, Jean-Marie Laclavetine
introduit une histoire damour. Cyril Cordouan est marié et sa femme, Anita, belle
brune, sabsente trop souvent à son goût. Il sinquiète, harcelé par
ailleurs par la machiavélique Luce Réal, veuve du malheureux auteur suicidé dans le
bureau de léditeur. Elle veut se venger, et entreprend de séduire la fameuse Anita
tandis que Cyril Cordouan lui-même vit une aventure avec une auteure qui saccroche
à lui pour, qui sait, lui faire modifier son verdict.
Cest alors que Première ligne sembourbe définitivement et que le
lecteur passe de lagacement persistant (mais au moins est-ce une attitude active),
au découragement, enfin au désespoir complet devant un roman qui devient digne des plus
belles pages douvrages dits à leau de rose. Comment qualifier
autrement la description de la relation homosexuelle qui semble se nouer entre Anita et
Lola-Luce Réal? Outre le fait que lauteur ne sest semble-t-il pas soucié de
la moindre vraisemblance, le style périclite alors lamentablement et le lecteur, lassé
par ce faux rebondissement, pourra au moins sourire franchement à la lecture de
descriptions de ce type:
Anita, dos contre le bois du portail, encore secouée par
le rire, peine à trouver sa respiration.
Lola face à elle, presque contre elle, mains appuyées de part et dautre de sa
tête, se penche, pose son front au creux de son épaule comme pour dormir. Lampoule,
là-haut, fait des ronds de luciole.
Une esplanade de tilleuls au mois de juin, et ça sent bon! Dieu, quelle sent
bon. Encore essoufflées. Quelques secondes plus tard, Anita songe que cest
la première fois quelle embrasse une femme, sauf Mélanie Chauvière, bien
sûr, mais elles étaient gamines.
A moins de considérer que, dans un ultime élan dintelligence, Jean-Marie
Laclavetine ait voulu faire de son roman un dernier pastiche de ce que lon devrait
éviter en littérature (ce qui serait la preuve dune humilité rare et, pour le
coup, dune remarquable lucidité), Première ligne apparaît bien comme
un roman trop long pour ce quil se proposait de dire. Même les chapitres
imaginaires censés décrire Cyril
Cordouan dans ses oeuvres, vivant et mourrant sous la plume de ses auteurs rejetés et
humiliés qui trouvent alors, rageurs, un moyen de revanche, ne parviennent pas à sauver
le navire.
Car si un roman raté peut parfois susciter linterêt, si lon y sent
poindre une qualité comme la sincérité ou encore une volonté doriginalité
réelle, ici cest une indifférence lasse qui prévaut. Mais Première ligne
est surtout un roman agaçant parce que lon sent que son auteur se prend par trop au
sérieux.
Sinon il se serait rendu compte que son livre nétait pas exempt, loin de là, des
horribles défauts des écriveurs anonymes que son héros est si prompt à
condamner, non même au purgatoire, mais à lenfer des mots, au bannissement
perpétuel du haut de son imaginaire piédestal. Cest en cela que nous pouvons
donner raison à Christine Angot sur le caractère nul et insupportable de loeuvre:
insupportable en attaquant les écrivains de la sorte, le livre devient médiocre en ne
tenant aucune de ses
promesses.
Si, comme Cyril Cordouan, nous ne conseillerons pas à Jean-Marie Laclavetine de régler
définitivement son problème avec lécriture, nous nous autorisons
néanmoins une mise en garde: tel est pris qui croyait prendre et à ce jeu, cest le
ridicule qui guette bien plus que la simple déception.
Eva Domeneghini |