La vérité est une croix...

Horsita, de Lorette Nobécourt
(Grasset,100F)

par Eva Domeneghini
edomene@club-internet.fr

 
C’est une croix que la vérité. Je vous parle pourtant d’un abysse où les mots n’ont plus de sens”.
Horsita” commence par cette déclaration terrible, et l’oeuvre entière est parcourue par une violence sourde et profonde que rien ne semble pouvoir arrêter ni même canaliser. Livre désordonné où le lecteur perd tous ses repères, livre terrible qui s’affirme comme la déclaration d’un amour impossible à un père dont on sait qu’il ne peut être innocent, et qui se perd, volontairement, dans l’abîme de la déconstruction du langage. Inventer une nouvelle langue qui puisse s’adapter à l’indicible, à l’horreur, déconstruction de l’écriture, désorganisation totale des chapitres, voilà que Lorette Nobécourt ne facilite pas la tâche de son lecteur. Mais avec elle, on est en droit d’attendre de l’audace, nous voilà servis.

Livre décousu donc, par nécessité: “N’y aura-t-il que des fragments. Comment cela pourrait-il être juste? Vivons-nous autrement que par scansion, par halètement? Comment narrer ces événements dans leur continuité? Il n’y a pas de vie continue car il n’y a pas de massacre continu. Seulement un détail après l’autre qui, accumulés et avec la distance, nous donnent un aperçu de l’horreur du tableau”.

Lorette Nobécourt pose ici le postulat de départ de son livre, d’une exigence démesurée, à la limite de la folie de l’écriture. On se doute que la seule impression durable qui puisse ressortir de cette lecture sera une profonde perplexité devant un déchaînement de violence symbolique porté à un niveau paroxystique. A la limite, répétons-le, de l’insupportable, tant la répétition et le ressassement dérangent,
découragent parfois.
C’est l’angoisse, celle de l’attente du langage qui ne vient pas, qui revient, qui se cache, celle d’Hortense, cette femme, d’Horsita, son double symbolique, sa fille spirituelle, qui reconstitue un puzzle sans
en avoir les pièces. Comment alors arriver à atteindre la paix de l’âme ou même une tranquillité intermittente? “Horsita” est le roman de cette impossibilité-là, celle de gérer l’ingérable, l’inhumain, un tour de force qui provoque tout autant la nausée devant l’étalement d’un ensemble de sentiments disparates que l’admiration, légitime, pour un
auteur qui va aussi loin dans le refus du compromis. Nobécourt provoque son lecteur en ne lui laissant aucune porte de sortie, il est perdu dans un labyrinthe entre deux mondes.
Un père, une fille, et Horsita. La guerre, la Collaboration, les indices, les soupçons, les recherches. Voilà l’intrigue. L’amour impossible, aussi. La recherche éperdue et effrénée du langage, pour dire, enfin, dire n’importe quoi, qui signifie enfin quelque chose, dire ce que nul ne peut écrire. Mais cela ne peut être, le pari, on le sait,
ne sera pas gagné.

Le livre parcourt plusieurs chemins, plusieurs allées, sans lier les choses entre elles. Un père qui toute sa vie a détesté les Juifs, a éduqué ses enfants dans ce sens. Ceux-ci, plus tard, ont voulu savoir, malgré l’amour qu’ils lui portaient, les raisons de cette haine.
Quelques carnets d’époque (des faux ?) plus tard, rien n’en sort. Le père est-il seulement vivant ou mort? Toute cette recherche menée par Hortense est-elle imaginaire? La vérité, nous ne pouvons pas la saisir, tout au plus la sentir, au détour d’une phrase. Mais l’idée même de recherche provoque chez Hortense une crise existentielle, un défoulement de mots, la mort du langage et la volonté permanente de sa recréation.
Songeons au phoenix qui renaît de ses cendres. Le langage n’est pas mort car il ne peut pas mourir, mais il est introuvable, et la souffrance le remplace.

Horsita, quelle est ta langue, quel alphabet ton corps porte-t-il ? C’est cela que nous devons chercher, c’est cela que je dois chercher.
Moi qui n’étais pas Hortense, qui ne suis même pas Horsita, mais cette voix emmurée, à genoux, qui gémissait dans le fond de ma gorge, qui danse aujourd’hui dans mon corps si vivant. Et dans la langue, je prêcherai, oui, je prêcherai la joie
”. La langue de Lorette Nobécourt existe, elle s’affirme ici comme indispensable. Rien, vraiment, ne peut et ne doit être ajouté à ce constat si rare.

Eva Domeneghini