Le génie féminin, tome III: Colette

Julia Kristeva (Fayard, 599p, 24,30E)


par Eva Domeneghini


Julia Kristeva achève avec Colette (1873-1954) son triptyque consacré au “génie féminin”, après avoir successivement abordé les oeuvres et les personnalités de la philosophe allemande Hannah Arendt (1906-1975) et de la psychanalyste Melanie Klein (1882-1960). Julia Kristeva s”intéresse à ces trois femmes dans le siècle, croisant une étude de leurs oeuvres avec des éléments biographiques. La biographie, dans cette optique, sert avant tout à expliquer (et souvent à expliciter) cette même oeuvre en retrouvant les soubassements et les piliers individuels propres à toute création (artistique, philosophique ou littéraire),

“Génie féminin”, donc. Terme ambitieux, que l’on pourrait juger superfétatoire et, peut-être, discriminant pour les hommes et, paradoxalement, pour les femmes elles-mêmes, mais qui est expliqué par l’auteur afin que l’on ne s’y trompe pas: “En appeler au génie de chacune, de chacun, est une façon non pas de sous-estimer le poids de l’Histoire-, mais de tenter d’affranchir la condition féminine, comme la condition humaine en général, des contraintes biologiques, sociales ou destinales, en mettant en valeur l’initiative consciente ou inconsciente du sujet contre les pesanteurs de son programme, dicté par ces divers déterminismes”. Il ne s’agit pas ici de s’intéresser à ces femmes, à ces intellectuelles, à seule fin de décliner une fois de plus les qualités propres à la gent féminine mais plutôt de comprendre comment ces femmes se sont débattues avec leur statut, leur “condition” (pour reprendre l’expression de Simone de Beauvoir), et comment ce statut et cette condition ont permis le développement d’une pensée fortement individualisée qui ne peut être réduite à un quelconque stéréotype propre à la “féminité” (ou, pire, la féminitude…) en philosophie, en psychanalyse ou en littérature. En effet, écrit Julia Kristeva dans la conclusion de l’ultime tome consacré à Colette, “Arendt, Klein, Colette- et tant d’autres- n’ont pas attendu que la “condition féminine” soit mûre pour réaliser leur liberté: le “génie” n’est-il pas précisément cette percée au travers et au-delà de la “situation”?” Les oeuvres d’Arendt, de Klein et de Colette sont profondément ancrées dans le siècle, dans les soubresauts, les fractures et les révolutions qui l’ont traversé, qu’il s’agisse du nazisme, du stalinisme ou de l’apparition de la psychanalyse. Mais elles sont aussi, profondément et irrémédiablement, individuelles et singulières, et témoignent de l’ “irréductible subjectivité” propre à toute création.

 

En s’intéressant à Colette, Julia Kristeva s’attaque à un monument de la littérature française, déjà amplement étudié dans de nombreuses biographies qui en font souvent l’archétype de la femme française, libre et volage, parangon de l’évolution des moeurs, en oubliant parfois son oeuvre littéraire ou, pire, en réduisant son oeuvre à sa vie. Travers usuel des biographies, et plus encore, sans doute, des biographies consacrées à des femmes. Julia Kristeva ne tombe pas dans cette ornière classique, et tente de cerner une Colette souvent insaisissable à traver une approche qui emprunte tant à l’analyse littéraire classique (comme en témoigne l’étude détaillée du poème “Les Vrilles de la vigne”) qu’à la psychanalyse, sans oublier les éléments biographiques qui recréent un monde, celui de Sidonie Gabrielle Colette, Une Colette qui se dit “née dans Balzac” et que l’on découvre en écrivain perfectionniste acharné: “Artisan, fonctionnaire, voilà ce que nous sommes. Trois mille pages gâchées pour en arriver à deux cent cinquante, bien décrassées”. La biographe tente ainsi d’éclairer l’oeuvre par la vie, méthode qui, dans le cas de Colette, semble inévitable: la vie libre de Colette, et en particulier ses aventures amoureuses, n’ont pas été sans résonance sur les thèmes de ses livres, bien au contraire. Sans jamais verser, sauf dans ses livres de souvenirs, dans l’autobiographie, Colette se prenait pour “matière première” de ses textes, qu’il s’agisse des situations amoureuses (“Chéri” et “La fin de Chéri”), de l’analyse quasi sociologique d’une micro-société (“Le Pur et l’Impur” qui tourne autour des homosexuelles parisiennes) ou de l’observation de la nature et des animaux. Colette n’est ni théoricienne ni femme politique. Elle est écrivain, et son art est d’écrire à partir de ce qu’elle observe du monde, position singulière et délicate, qui a pu faire qualifier son oeuvre d’égotiste. Or, si cet aspect ne peut être éludé, il n’empêche pas l’oeuvre littéraire. Julia Kristeva étudie alors le style de Colette, qui tente de “capter, saisir, ciseler la pulsion plutôt que l’âme”, emprunte très souvent au monde de l’enfance ses mots mêmes (“le souvenir d’enfance est recueilli avec des procédés rhétoriques qui semblent rester fidèles à la logique du jeune âge”) et“mélange les saccades temporelles pour assembler les souvenirs en un kaléidoscope”.

Mais Julia Kristeva décrypte également la structure psychique de l’écrivain qui semble transparaître dans les récits d’enfance et de souvenir, structure qui crée l’univers de l’écrivain et de la femme Colette, d’où naissent à la fois ses relation amoureuses (avec ses maris, avec des femmes) et ses thèmes littéraires. L’inceste, thème récurrent, est ainsi presque réalisé avec la relation qu’elle entretient avec Bertrand de Jouvenel, son beau-fils de dix-sept ans, tout en constituant un intérêt littéraire majeur.

Julia Kristeva poursuit cette investigation “analytique” de Colette en écrivant, par exemple, que “la complicité de Colette avec les divers aspects de la perversion et la traversée de ceux-ci nous transmettent un message à résonance psychanalytique: il existe une dépressivité suicidaire, semble-t-elle dire avec la Fin de Chéri, qui est consecutive à l’identification virile de la femme (Chéri c’est moi) dans son désir incestueux pour la mère”. Julia Kristeva discerne ainsi chez Colette un “duo sexualité/désexualisation qui se poursuit à des degrés variables tout au long de sa vie”, car l’écrivain se décrit volontiers comme un “hermaphrodite mental” dans son travail sans jamais renier son sexe biologique. L’on retrouve ici le thème freudien de la bisexualité originelle, repris par Colette (qui ignorait tout de la psychanalyse) pour expliquer sa structuration psychique et, partant, la singularité de son oeuvre littéraire. Colette tente ainsi d’équilibrer sa vie entre passion, jouissance et solitude créatrice, et les interactions sont non seulement inévitables, mais voulues par l’écrivain. Elles sont le sens et la matière de l’oeuvre, qu’il s’agisse de relations amoureuses ou de description de la nature, puisque pour Colette, écrit Julia Kristeva, “tous les sens sont des organes sexuels”.

 

La biographie de Julia Kristeva ne constitue donc ni une réhabilitation, ni une énième enquête sur la vie de Colette, mais bien, en somme, une biographie subjective. L’auteur ne s’efface pas devant son sujet, et prend des positions qui peuvent choquer ou surprendre, en écrivant par exemple, pour caractériser le style de Colette:“Son chemin ne sombre jamais dans les ornières scatologiques ou blasphématoires d’un Céline ou d’un Proust”. Voilà qui ravirait les spécialistes de l’oeuvre desdits auteurs. La concomitance de l’étude stylistique et de l’exposé psychanalytique peuvent parfois conduire à l’impression d’une certaine confusion des genres. Mais c’est qu’il s’agit d’une biographie “totale” comme on fait de l’histoire totale, qui s’appuie sur des thèmes et des méthodes qui ne sont pas celles de la biographie classique et académique. Enquête subjective, le livre de Julia Kristeva conclut donc logiquement une trilogie centrée, précisément, sur l’individualité féminine en matière créatrice.

 

 

 

Eva DOMENEGHINI