Fautes que j'ai faites

Danielle Mémoire

(P.O.L.; 190p;15 €)



par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr


Inutile de chercher ici à résumer le livre de Danielle Mémoire, Fautes que j'ai faites, tant il ne correspond pas à ce que l'on a coutume, hic et nunc, de considérer comme un texte abouti, propre à divertir les foules, ou même comme un objet romanesque à peu près clairement identifié. A l'inverse, ce livre se pourrait définir comme un objet fictionnel en devenir perpétuel et qui, depuis quelques années (le premier roman de D. Mémoire, Dans la tour, date de 1984, mais le projet dont ce livre est tiré remonte à la fin des années 80), constitue la seule trame véritable à laquelle on pourrait rattacher son travail. Jonglant sans cesse entre différents niveaux de fiction, de référence, où l'on croit percevoir tantôt l'influence d'une formation philosophique, tantôt celle d'une filiation à un improbable mouvement qu'on a appelé, en son temps, le " nouveau roman ", Fautes que j'ai faites, en tant que texte, ne se prête aucunement à un résumé classique. Tout au plus pourrait-on dire qu'il est conçu comme une fiction fictionnante, fiction se réfléchissant sans cesse dans son propre miroir- et dans d'autres, si nombreux que le lecteur se débat en cherchant à passer au travers-, " miroir promené le long d'un chemin ", écrivait Stendhal : mais le chemin, ici, n'est pas tant tortueux que proprement labyrinthique : " Ecrire, pour moi, en tant que ce que j'écris relève du roman (relève de la narration), vise à constituer un contre-monde. Les passerelles qui existent, nombreuses, entre le contre-monde et ce monde-ci, où je vis, sont toujours construites selon des lois rigoureuses (et soumises en outre à un puissant système d'octroi ; des troupes y patrouillent de jour comme de nuit) ; nul code, toutefois, n'en est établi par écrit ".
Une telle description pourrait laisser penser que Fautes que j'ai faites constitue en définitive un genre d'essai sur la fiction, mais ce serait là encore se méprendre sur la qualité intrinsèque d'un ouvrage qui échappe sciemment, en s'en gaussant parfois, à la catégorisation littéraire, fût-elle des plus subtiles. La première partie du livre, " prologue " à une seconde, entend traiter de ces fautes que l'auteur a faites dans son travail d'écrivain (l'auteur se multipliant à son gré en plusieurs auteurs et un double, Archambault Blot, avec lequel il dialogue sans cesse) : " Un auteur. Il a ces milliers de pages. Il a eu l'idée d'un livre. Il l'intitule " Fautes que j'ai faites ". Il a, ou a eu à de certaines époques, un dossier du même titre. Le dossier pourrait s'être trouvé régulièrement vide, l'auteur, à ses moments perdus, s'employant à corriger. (Š)  L'auteur ne s'aperçoit pas que le principe est trop faible pour tenir tout un livre. Il ne voit pas que le livre " Fautes que j'ai faites " ne peut lui-même exister qu'esquissé ". Le prologue se prolonge bien plus longtemps que l'auteur ne l'avait prévu au départ, tant cette réflexion complexe, tantôt humoristique, tantôt introspective, se multiplie pour permettre- peut-être- à des propositions de naître d'un humus romanesque en formation. Un roman en train de se faire ? Un roman croyant se faire, projetant de se faire, faisant croire au lecteur qu'il ne s'agit là que d'un apéritif, fort drôle au demeurant : " Ce fut le terminus ad quem que nous prîmes pour terminus a quo (A la question de savoir si, pitoyablement cuistre, et visiblement mis là en vue d'éviter que des répétitions ne se fassent trop insistantes, ce latin de pages roses ne peut pas avoir, intra- ou extra-diégétique, une autre fonction encore, il est sobrement répondu que si) ".
Or, alors que l'on croit n'en être encore qu'aux petits fours, le maître de maison décide de passer directement au dessert. L'auteur et ses doubles s'amusent de leur tour, répétant plus souvent qu'à leur tour à quel point ce livre en train de naître sera un chef-d'¦uvre regroupant toutes les recherches entreprises jusqu'ici (" Premier rappel : le texte, jusqu'ici, et pour quelque temps encore, mortellement ennuyeux, va devenir, dans sa deuxième moitié, ABSOLUMENT PALPITANT "), prolongeant ainsi un manuscrit que l'auteur doit rendre à son éditeur inquiet pour la mi-août. Mais une soixantaine de pages ne suffisent pas, on le comprend, à satisfaire l'éditeur. Il faut alors que l'auteur et ses doubles se mettent en quête d'une fiction apparemment plus probante, et qui suive un chemin plus balisé. Sans dévoiler la suite, nous signalerons toutefois que cette tentative, impliquant un aboutissement définitif de la quête romanesque, est vouée par essence à l'échec. Voilà toutefois l'auteur et Archambault Blot lâchés sur les routes de la campagne française à la recherche d'un fameux manuscrit, avançant jusqu'au château de Brioine- entièrement fictif celui-ci- et rencontrant sur le chemin une galerie de personnages participant de leur quête : un improbable Cercle regroupant d'étranges personnages liés à la (re)constitution du manuscrit, un aubergiste (utile, comme il se doit), et des version discordantes d'une même histoire, extrêmement romanesque, précisons-le. Dans cette quête l'auteur et son double déploient alors ce qu'ils espèrent être une fiction en bonne et due forme (et, accessoirement, des pages supplémentaires) sans se départir jamais de leurs sempiternels dialogues philosophiques ou de leur humour :
" Il est vrai, sans doute, que, dans notre grande ¦uvre, nous n'avancions que lentement, et que nous doutions d'en voir jamais la fin. De devoir quelque jour, par l'intercession de cette ¦uvre, être enfin reconnus auteurs, nous commencions à en douter. Mais enfin, aussi, pareille lenteur, et forme parfois de procrastination, ne venait-elle pas principalement de l'incertitude quand à l'intérêt que notre démarche pouvait présenter pour tout autre que nous ? "

Comme les autres livres de Danielle Mémoire, Fautes que j'ai faites se rattache à la mise en page, et en ¦uvre, d'un " Corpus " d'essence romanesque, dont on rencontre ça et là des personnages, et qui forment tous ensemble une ¦uvre en mouvement, en construction perpétuelle, matrice non linéaire de multiples fragments. C'est pour cela que le projet de Fautes que j'ai faites comme celui des précédents livres de Danielle Mémoire, ne peut être qu'  " esquissé ", jusque dans son compte-rendu. Mais de cette esquisse naît, apparent paradoxe, un objet livre, que nous n'oserions pas qualifier de roman (parlons alors de texte, et non de récit), et un texte incisif, drôle, subtil, tournant sur lui-même et dans le même temps en orbite autour d'un astre invisible. Ce serait faire peu de cas de l'intelligence de Danielle Mémoire que de rattacher son " Corpus " en création à une imprécise et mythique quête du Graal littéraire :  il s'agit plutôt pour l'auteur de montrer un processus de création incomplet, imparfait, complexe et par cela même enrichissant. Et pour se livrer à un tel exercice, il faut assurément plus qu'un idéal : " La toujours même phrase de Rousseau : " Je n'ai jamais su écrire que de passion "- je n'ai jamais su écrire que de passion ".

Eva DOMENEGHINI