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Un roman s'étendant sur
quatre cent épisodes de trois à quatre pages chacun, voilà qui a de
quoi dérouter le lecteur habitué aux romans s'étalant péniblement sur
cent, voire deux cent pages et plus encore la critique qui s'est contentée
de rendre compte de La République de Mek-Ouyes de la manière
suivante : roman-feuilleton dont la première partie a été publiée à
partir de septembre 1999 sur le site internet des éditions P.O.L. à
raison d'un épisode par jour par l'oulipien Jacques Jouet et qui paraît
aujourd'hui dans sa version papier (bible) agrémenté d'une seconde
partie intitulée Redivision de notre sphère.
C'est un peu court, mais exact. Jacques Jouet est un membre actif (c'est-à-dire
non décédé, non excusé et à plein temps, selon la terminologie
oulipienne) de L'Ouvroir de Littérature Potentielle, créé par Raymond
Queneau et Georges Pérec, structure informelle rassemblant poètes, mathématiciens
et écrivains dans le but de développer la littérature " à
contraintes ". Un auteur oulipien est " un rat qui construit
lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ".
La contrainte principale dont il est question dans La République de
Mek-Ouyes est simple : pour le romancier, écrire un épisode par jour
pendant six mois. Ensuite, au sein même des épisodes, d'autres
amusements sont proposés, que
le lecteur découvre au fil du texte.
Mais ne nous égarons pas. Un roman-feuilleton, fût-il fleuve, plein de
rebondissements comme il se doit, a bien une trame, un fil conducteur. Il
est ici question d'une République. Elle est fondée sur une aire d'autoroute
par un chauffeur routier épuisé par son métier et ses difficultés
conjugales qui, à l'occasion d'un transport de matières dangereuses (du
tricoruzène défoliant, autrement dit du fumier à la dangerosité
reconnue par moults experts), décide de tout lâcher et de se poser,
ainsi que sa marchandise, près de la Chapelle-Plaisance, petit bourg de l'Est
de la France. Point de départ. Ce chauffeur, spécialiste de la
composition des gouvernements de la Troisième République, grand amateur
de boissons dont la consommation peut nuire gravement à la santé, bon père,
mari honorable, prend le sobriquet de Mek-Ouyes et devient le centre d'une
attention médiatique grandissante. On se presse autour de lui, de son
aire, des ambassades se créent tandis que sa marchandise attise les
convoitises, une petite ville voit le jour à la périphérie de sa République
avec en son centre un " Bordel du Coeur " (car les nourritures
spirituelles ne suffisent pas aux ambassadeurs). On croise dans cette
première partie un nombre impressionnant de personnages. Citons en vrac
et dans le désordre : un sanglier philosophe fumeur de cigares, une
espionne dont la dangerosité n'est plus à prouver répondant au doux nom
d'Agatha de Wint'heuil (laissons au lecteur le soin de remonter le fil de
l'histoire littéraire pour connaître le fin mot de cette allusion), un
ambassadeur du Lésotho, une autre du Nunavut, un inspecteur de police
nommé Mermette alias Perpette, la légitime de Mek-Ouyes devenue pour l'occasion
(et pour se rapprocher de son cher mari) la directrice du " Bordel du
Coeur ", un Abdel I, un Abdel II, une conteuse (Ozalide) compagne des
deux Abdel, un John Flandrin (gentleman vendeur et homosexuel patenté),
un président " aux confitures " de la République Française,
puis une présidente, un romancier-feuilletoniste en action avec brassard
et ordinateur portable, les armées française et américaine et une
lectrice attentive et encline aux récriminations (et non un lecteur, le
mystère reste entier), tant d'autres enfin qui s'intéressent de près,
de loin ou de nulle part aux aventures de Mek-Ouyes et consorts.
La nature parodique de La République de Mek-Ouyes paraît évidente.
Ce qui l'est moins, c'est la virtuosité constante, fascinante dont fait
preuve Jacques Jouet tout au long de ce feuilleton. Il serait impossible,
fastidieux et inutile de résumer ici la suite de l'intrigue du roman. On
rit beaucoup à chaque épisode, tant Jacques Jouet parvient à maintenir
intacte la curiosité de son lecteur qui, devenu insatiable, ne manquera
pas- à notre avis- de passer des nuits entières, voire quelques longues
journées, à dévorer, impénitent et impatient, ce roman-feuilleton
labyrinthique et interminable. Comme l'écrit Jacques Jouet sur la quatrième
de couverture, La République de Mek-Ouyes est un roman "
planétaire et divisé, politique et nombriliste/ burlesque et
irresponsable/plein d'idéaux et de mauvais sentiments/rapportant les
aventures gagnant à être connues/ aussi amusantes qu'inauthentiques et
agréables à se rappeler/ d'un personnage nommé Mek-Ouyes et de ses
proches/ avec ses amours et ses haines/ avec leurs réussites et leurs
infortunes/ leurs coups de chance au milieu des adversités/leurs établissements
inouïs dans un monde bouleversé/leurs utopies immobiles et leurs voyages
extraordinaires/ toutes choses dont la lectrice accueillera bénévolement
la profusion/ en se réjouissant des plaisanteries/comme en s'émouvant de
leurs heures poignantes ".
De toute ceci il est en effet question dans les aventures de Mek-Ouyes
et de ses camarades d'infortune. Si l'on veut un instant s'extraire de la
trame narrative elle-même- ce qui, dans un roman-feuilleton, est plus délicat
que pour une autobiographie déguisée comme on en rencontre pléthore
dans les rayons des librairies-, précisons qu'il y a à boire et à
manger, de la voile et de la vapeur, Bouvard et Pécuchet, de la
philosophie de comptoir et de la haute, des pensées stratosphériques et
d'autres fort triviales, et surtout un auteur qui semble avoir pris un
malin plaisir à balader sa lectrice- que le lecteur mâle se rassure, il
peut aussi ouvrir ce livre- au gré de ses amusements successifs et dans
un fourmillement narratif qui cache en son sein de véritables joyaux. Il
y aurait trop à dire sur La République de Mek-Ouyes et l'on ne
saurait ni par où commencer, ni comment achever un commentaire détaillé
au demeurant quasi impossible. Il suffit, disons-le tout net : ce roman
est à la fois hilarant et subtil, foisonnant et limpide, délirant et
profond, lyrique et minimaliste. L'auteur ne s'enferme pas dans un genre,
il explore toutes les potentialités que lui offre les différents épisodes
pour digresser à loisir et démontre, si besoin était, que la contrainte
est souvent, lorsqu'elle est bien employée (lorsque le formalisme ne se
confond pas avec la stérilité ou la sécheresse doctrinale, que la forme
permet au fond de surnager, en somme), la plus aboutie, la plus absolue et
irréductible des libertés.
Citons, pour ne pas nous perdre. Mek-Ouyes reçoit des curieux en
ambassade, et l'un desdits curieux se lance dans une tirade complexe
visant à résumer la situation précaire de la République et de son
fondateur : " Et la République itinérante de Mek-Ouyes n'était
pas la République errante- erratique peut-être, mais qui se récupère
toujours, " retombe sur ses roues, retombe toujours sur toutes ses
roues " comme dit le Cendrars de " La Prose du Transsibérien et
de la petite Jehanne de France ", tandis que parfois la révolte
grondait en pleine vitesse, étant contesté par certaines représentations
nationales le fait que tout ne tournait là qu'autour d'un individu sur
huit ou neuf milliards et dont le caractère exemplaire était on ne peut
plus douteux, car enfin comment faire reposer sur une symbolique
individuelle un ordre du monde tant soit peu collectif ? Même un seul
dieu, il n'y a pas qu'une seule fois un seul dieu, alors... Qu'est-ce que
vous en dites ?
-Mais je n'en sais rien, moi, disait, Mek-Ouyes, qu'est-ce que vous venez
me casser les couilles ? "
Dans la seconde partie inédite, Redivision de notre sphère,
des événements imprévus changent la face de la terre après la fin
brutale de la République mek-ouyienne (gardons le secret des
circonstances sa disparition mouvementée). Celle-ci se retrouve divisée
en huit parties distinctes séparées par des failles continentales et océaniques
artificiellement créées, tandis que les habitants sont tous déplacés
individuellement pour mettre fin aux querelles internes et externes
propres au genre humain. Dans ce monde sans queue ni tête, d'intrépides
aventuriers, menés par Mek-Ouyes, s'aventurent dans les profondeurs des
failles. D'immenses sculptures inspirées de l'Antiquité autant que du
postmodernisme artistique le plus contemporain se trouvent sur leur chemin
à mesure qu'ils opèrent une descente en rappel, chargées de maintenir l'ouvrage
en place et de séparer efficacement les continents (tâche qui se révèlera
impossible, comme on s'en serait douté). Mek-Ouyes, alors, rencontre une
sphinge. La sphinge, comme chacun sait, pose d'étranges questions
auxquelles il est périlleux de ne pas savoir répondre. Or Jacques Jouet
entame là une réflexion littéraire sur le langage et ses potentialités
à partir du mythe qu'il revisite avec talent. Mek-Ouyes donc, fasciné
par la sphinge, demande à être initié aux mystères de ses questions et
se retrouve parachuté à l'école des sphinges. Donnons un exemple d'échange
sur ce sujet : l'une des sphinges s'adresse à ses élèves :
" -La parole est-elle une chose pure ? La parole n'est-elle qu'une
parlote, souvent, pour sa plus grande chance ? Qui parle de la parlerie
sans n'émettre que des paroles verbales, moi la première ? Où va la
phrase ? La phrase est-elle capable de commencer par sa
fin ? Peut-être débuter par sa queue, la phrase ? Qui peut dire que
quelqu'un d'autre se tait sans avouer par là sa propre surdité ?
Mek-Ouyes leva le doigt. Son doigt recueillit des froncements de sourcils
désapprobateurs. Il dit, cependant :
-Quand je parle, mon capital d'être tombe au beau milieu de la place
publique. Il accepte de partager tout ce qui rôde : les compliments et
les virus, les déclarations amicales et les perfidies, l'indifférence et
les bactéries. Il a beaucoup d'ambitions, forcément, mais il y a une
seule chose qu'il ne demande à personne.
" Quelle est la seule chose ? " dirent d'une seule voix muette
tous les participants du cercle.
-Le silence, dit Mek-Ouyes avant de se taire. Une absence d'ange ne passa
même pas ".
La République de Mek-Ouyes n'est pas, on l'aura compris, une version
postmoderne des Mystères de Paris. Jacques Jouet a tenu son pari
et son roman-feuilleton parodico-jouissif balade le lecteur (et la fameuse
lectrice) au gré de ses réflexions et intertextes, allusions fines et
parodies virtuoses, poèmes en alexandrins ou en vers libres, bref, une
richesse qui en donnerait presque le tournis si elle n'était pas elle-même
parodique et mise en abyme. Rien de tout ceci n'est bien sérieux et
pourtant on a le sentiment, en refermant le livre (en plus du devoir
accompli) d'avoir beaucoup appris, beaucoup ri et qu'il faudrait le relire
encore une bonne dizaine de fois pour pouvoir en tirer la substantifique
moelle.
Commençons cette tâche impossible en citant cet échange entre le
personnage principal et le romancier-feuilletoniste :
"-Vous savez bien que je n'ai pas de libre-arbitre, en tant que
personnage.
-Ne dites pas ça à la lectrice, elle n'aime pas trop ce genre de vérité,
ça lui écorche la passion.
-C'est trop tard, c'est dit.
La lectrice avait entendu et protesté qu'on la prenait pour une imbécile
ou quoi ? Qu'est-ce qu'il se croyait, ce narrateur de mes fesses ? Est-ce
qu'il n'était pas un tant soit peu au bout de son rouleau ? C'est rien de
le dire. Encore un peu, et je prends sa place.
-Bon, bon, calmez-vous.
-Si je veux.
Alors, le romancier-feuilletoniste s'embarqua dans de longues précautions
oratoires, autojustifications toutes plus inintéressantes les unes que
les autres, avant de lâcher finalement :
-Heu...je suis désolé, mais il va falloir revenir une dernière fois à
nos moutons ".
Revenons-y, one last time : La République de Mek-Ouyes est un
grand livre, peu adapté aux exigences de l'édition moderne- c'est un
aimable euphémisme- et Jacques Jouet l'un des écrivains contemporains
les plus inattendus. Véritable ovni littéraire jonglant avec les
concepts sur un mode jouissif et apparemment peu sérieux (se méfier des
apparences est la première des vertus du lecteur), La République de
Mek-Ouyes est un roman improbable et une réussite magistrale.
Eva Domeneghini
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