La République de Mek-Ouyes

Jacques Jouet

(P.O.L., 822 p., 150F)



par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr
 

Un roman s'étendant sur quatre cent épisodes de trois à quatre pages chacun, voilà qui a de quoi dérouter le lecteur habitué aux romans s'étalant péniblement sur cent, voire deux cent pages et plus encore la critique qui s'est contentée de rendre compte de La République de Mek-Ouyes de la manière suivante : roman-feuilleton dont la première partie a été publiée à partir de septembre 1999 sur le site internet des éditions P.O.L. à raison d'un épisode par jour par l'oulipien Jacques Jouet et qui paraît aujourd'hui dans sa version papier (bible) agrémenté d'une seconde partie intitulée Redivision de notre sphère.
C'est un peu court, mais exact. Jacques Jouet est un membre actif (c'est-à-dire non décédé, non excusé et à plein temps, selon la terminologie oulipienne) de L'Ouvroir de Littérature Potentielle, créé par Raymond Queneau et Georges Pérec, structure informelle rassemblant poètes, mathématiciens et écrivains dans le but de développer la littérature " à contraintes ". Un auteur oulipien est " un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ".
La contrainte principale dont il est question dans La République de Mek-Ouyes est simple : pour le romancier, écrire un épisode par jour pendant six mois. Ensuite, au sein même des épisodes, d'autres amusements sont proposés, que
le lecteur découvre au fil du texte.

Mais ne nous égarons pas. Un roman-feuilleton, fût-il fleuve, plein de rebondissements comme il se doit, a bien une trame, un fil conducteur. Il est ici question d'une République. Elle est fondée sur une aire d'autoroute par un chauffeur routier épuisé par son métier et ses difficultés conjugales qui, à l'occasion d'un transport de matières dangereuses (du tricoruzène défoliant, autrement dit du fumier à la dangerosité reconnue par moults experts), décide de tout lâcher et de se poser, ainsi que sa marchandise, près de la Chapelle-Plaisance, petit bourg de l'Est de la France. Point de départ. Ce chauffeur, spécialiste de la composition des gouvernements de la Troisième République, grand amateur de boissons dont la consommation peut nuire gravement à la santé, bon père, mari honorable, prend le sobriquet de Mek-Ouyes et devient le centre d'une attention médiatique grandissante. On se presse autour de lui, de son aire, des ambassades se créent tandis que sa marchandise attise les convoitises, une petite ville voit le jour à la périphérie de sa République avec en son centre un " Bordel du Coeur " (car les nourritures spirituelles ne suffisent pas aux ambassadeurs). On croise dans cette première partie un nombre impressionnant de personnages. Citons en vrac et dans le désordre : un sanglier philosophe fumeur de cigares, une espionne dont la dangerosité n'est plus à prouver répondant au doux nom d'Agatha de Wint'heuil (laissons au lecteur le soin de remonter le fil de l'histoire littéraire pour connaître le fin mot de cette allusion), un ambassadeur du Lésotho, une autre du Nunavut, un inspecteur de police nommé Mermette alias Perpette, la légitime de Mek-Ouyes devenue pour l'occasion (et pour se rapprocher de son cher mari) la directrice du " Bordel du Coeur ", un Abdel I, un Abdel II, une conteuse (Ozalide) compagne des deux Abdel, un John Flandrin (gentleman vendeur et homosexuel patenté), un président " aux confitures " de la République Française, puis une présidente, un romancier-feuilletoniste en action avec brassard et ordinateur portable, les armées française et américaine et une lectrice attentive et encline aux récriminations (et non un lecteur, le mystère reste entier), tant d'autres enfin qui s'intéressent de près, de loin ou de nulle part aux aventures de Mek-Ouyes et consorts.

La nature parodique de La République de Mek-Ouyes paraît évidente. Ce qui l'est moins, c'est la virtuosité constante, fascinante dont fait preuve Jacques Jouet tout au long de ce feuilleton. Il serait impossible, fastidieux et inutile de résumer ici la suite de l'intrigue du roman. On rit beaucoup à chaque épisode, tant Jacques Jouet parvient à maintenir intacte la curiosité de son lecteur qui, devenu insatiable, ne manquera pas- à notre avis- de passer des nuits entières, voire quelques longues journées, à dévorer, impénitent et impatient, ce roman-feuilleton labyrinthique et interminable. Comme l'écrit Jacques Jouet sur la quatrième de couverture, La République de Mek-Ouyes est un roman " planétaire et divisé, politique et nombriliste/ burlesque et irresponsable/plein d'idéaux et de mauvais sentiments/rapportant les aventures gagnant à être connues/ aussi amusantes qu'inauthentiques et agréables à se rappeler/ d'un personnage nommé Mek-Ouyes et de ses proches/ avec ses amours et ses haines/ avec leurs réussites et leurs infortunes/ leurs coups de chance au milieu des adversités/leurs établissements inouïs dans un monde bouleversé/leurs utopies immobiles et leurs voyages extraordinaires/ toutes choses dont la lectrice accueillera bénévolement la profusion/ en se réjouissant des plaisanteries/comme en s'émouvant de leurs heures poignantes ".
De toute ceci il est en effet question dans les aventures de Mek-Ouyes et de ses camarades d'infortune. Si l'on veut un instant s'extraire de la trame narrative elle-même- ce qui, dans un roman-feuilleton, est plus délicat que pour une autobiographie déguisée comme on en rencontre pléthore dans les rayons des librairies-, précisons qu'il y a à boire et à manger, de la voile et de la vapeur, Bouvard et Pécuchet, de la philosophie de comptoir et de la haute, des pensées stratosphériques et d'autres fort triviales, et surtout un auteur qui semble avoir pris un malin plaisir à balader sa lectrice- que le lecteur mâle se rassure, il peut aussi ouvrir ce livre- au gré de ses amusements successifs et dans un fourmillement narratif qui cache en son sein de véritables joyaux. Il y aurait trop à dire sur La République de Mek-Ouyes et l'on ne saurait ni par où commencer, ni comment achever un commentaire détaillé au demeurant quasi impossible. Il suffit, disons-le tout net : ce roman est à la fois hilarant et subtil, foisonnant et limpide, délirant et profond, lyrique et minimaliste. L'auteur ne s'enferme pas dans un genre, il explore toutes les potentialités que lui offre les différents épisodes pour digresser à loisir et démontre, si besoin était, que la contrainte est souvent, lorsqu'elle est bien employée (lorsque le formalisme ne se confond pas avec la stérilité ou la sécheresse doctrinale, que la forme permet au fond de surnager, en somme), la plus aboutie, la plus absolue et irréductible des libertés.
Citons, pour ne pas nous perdre. Mek-Ouyes reçoit des curieux en ambassade, et l'un desdits curieux se lance dans une tirade complexe visant à résumer la situation précaire de la République et de son fondateur : " Et la République itinérante de Mek-Ouyes n'était pas la République errante- erratique peut-être, mais qui se récupère toujours, " retombe sur ses roues, retombe toujours sur toutes ses roues " comme dit le Cendrars de " La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France ", tandis que parfois la révolte grondait en pleine vitesse, étant contesté par certaines représentations nationales le fait que tout ne tournait là qu'autour d'un individu  sur huit ou neuf milliards et dont le caractère exemplaire était on ne peut plus douteux, car enfin comment faire reposer sur une symbolique individuelle un ordre du monde tant soit peu collectif ? Même un seul dieu, il n'y a pas qu'une seule fois un seul dieu, alors... Qu'est-ce que vous en dites ?
-Mais je n'en sais rien, moi, disait, Mek-Ouyes, qu'est-ce que vous venez me casser les couilles ? "

Dans la seconde partie inédite, Redivision de notre sphère, des événements imprévus changent la face de la terre après la fin brutale de la République mek-ouyienne (gardons le secret des circonstances sa disparition mouvementée). Celle-ci se retrouve divisée en huit parties distinctes séparées par des failles continentales et océaniques artificiellement créées, tandis que les habitants sont tous déplacés individuellement pour mettre fin aux querelles internes et externes propres au genre humain. Dans ce monde sans queue ni tête, d'intrépides aventuriers, menés par Mek-Ouyes, s'aventurent dans les profondeurs des failles. D'immenses sculptures inspirées de l'Antiquité autant que du postmodernisme artistique le plus contemporain se trouvent sur leur chemin à mesure qu'ils opèrent une descente en rappel, chargées de maintenir l'ouvrage en place et de séparer efficacement les continents (tâche qui se révèlera impossible, comme on s'en serait douté). Mek-Ouyes, alors, rencontre une sphinge. La sphinge, comme chacun sait, pose d'étranges questions auxquelles il est périlleux de ne pas savoir répondre. Or Jacques Jouet entame là une réflexion littéraire sur le langage et ses potentialités à partir du mythe qu'il revisite avec talent. Mek-Ouyes donc, fasciné par la sphinge, demande à être initié aux mystères de ses questions et se retrouve parachuté à l'école des sphinges. Donnons un exemple d'échange sur ce sujet : l'une des sphinges s'adresse à ses élèves :

" -La parole est-elle une chose pure ? La parole n'est-elle qu'une parlote, souvent, pour sa plus grande chance ? Qui parle de la parlerie sans n'émettre que des paroles verbales, moi la première ? Où va la phrase ? La phrase est-elle capable de commencer par sa 
fin ? Peut-être débuter par sa queue, la phrase ? Qui peut dire que quelqu'un d'autre se tait sans avouer par là sa propre surdité ?
Mek-Ouyes leva le doigt. Son doigt recueillit des froncements de sourcils désapprobateurs. Il dit, cependant :
-Quand je parle, mon capital d'être tombe au beau milieu de la place publique. Il accepte de partager tout ce qui rôde : les compliments et les virus, les déclarations amicales et les perfidies, l'indifférence et les bactéries. Il a beaucoup d'ambitions, forcément, mais il y a une seule chose qu'il ne demande à personne.
" Quelle est la seule chose ? " dirent d'une seule voix muette tous les participants du cercle.
-Le silence, dit Mek-Ouyes avant de se taire. Une absence d'ange ne passa même pas ".

La République de Mek-Ouyes
n'est pas, on l'aura compris, une version postmoderne des Mystères de Paris. Jacques Jouet a tenu son pari et son roman-feuilleton parodico-jouissif balade le lecteur (et la fameuse lectrice) au gré de ses réflexions et intertextes, allusions fines et parodies virtuoses, poèmes en alexandrins ou en vers libres, bref, une richesse qui en donnerait presque le tournis si elle n'était pas elle-même parodique et mise en abyme. Rien de tout ceci n'est bien sérieux et pourtant on a le sentiment, en refermant le livre (en plus du devoir accompli) d'avoir beaucoup appris, beaucoup ri et qu'il faudrait le relire encore une bonne dizaine de fois pour pouvoir en tirer la substantifique moelle.
Commençons cette tâche impossible en citant cet échange entre le personnage principal et le romancier-feuilletoniste :
"-Vous savez bien que je n'ai pas de libre-arbitre, en tant que personnage.
-Ne dites pas ça à la lectrice, elle n'aime pas trop ce genre de vérité, ça lui écorche la passion.
-C'est trop tard, c'est dit.
La lectrice avait entendu et protesté qu'on la prenait pour une imbécile ou quoi ? Qu'est-ce qu'il se croyait, ce narrateur de mes fesses ? Est-ce qu'il n'était pas un tant soit peu au bout de son rouleau ? C'est rien de le dire. Encore un peu, et je prends sa place.
-Bon, bon, calmez-vous.
-Si je veux.
Alors, le romancier-feuilletoniste s'embarqua dans de longues précautions oratoires, autojustifications toutes plus inintéressantes les unes que les autres, avant de lâcher finalement :
-Heu...je suis désolé, mais il va falloir revenir une dernière fois à nos moutons ".
Revenons-y, one last time : La République de Mek-Ouyes est un grand livre, peu adapté aux exigences de l'édition moderne- c'est un aimable euphémisme- et Jacques Jouet l'un des écrivains contemporains les plus inattendus. Véritable ovni littéraire jonglant avec les concepts sur un mode jouissif et apparemment peu sérieux (se méfier des apparences est la première des vertus du lecteur), La République de Mek-Ouyes est un roman improbable et une réussite magistrale.

Eva Domeneghini