Bref séjour chez les vivants

Marie Darieusecq

(P.O.L., 309 p., 125F)



par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr

         Il est parfois difficile, pour un écrivain, d'assumer le succès d'un premier roman. Non seulement les lecteurs- et la critique- attendent la suite en espérant confusément une répétition- pour ainsi dire une réédition- du succès premier, mais le risque est grand que l'écrivain se conforme un peu vite à un rythme de publication rapide et devienne, à son corps défendant, un auteur pris au piège de tics narratifs répétés à l'infini. Au risque que l'¦uvre, au départ prometteuse, verse finalement dans l'uniformité et, par là, dans la platitude- que l'on songe à Patrick Modiano ou Françoise Sagan.

         Marie Darrieusecq constitue incontestablement une exception à ce qui est devenu, depuis une vingtaine d'années au moins, la norme dans la production littéraire contemporaine. Son premier roman, " Truismes ", a été un succès de librairie aussi inattendu que fulgurant. Depuis lors, l'écrivain répète qu'elle ne voit pas l'intérêt de réécrire le même livre à l'infini et qu'elle préfère, à cette facilité, la prise de risque. S'il ne s'agit certes pas d'héroïsme, car d'héroïsme il n'est plus question en littérature, reconnaissons là du courage que lui autorisent les retombées de son premier succès. Après " Truismes " donc, Marie Darrieusecq a décidé d'explorer ( dans " Naissance des fantômes " et " Le mal de mer ") le monde de l'absence, de ce qu'elle nomme les " fantômes " qui hantent tout un chacun en décrivant la présence insupportable de l'absence des êtres qui, une fois désincarnés, disparus, s'imposent à l'esprit des vivants, à ceux qui sont condamnés à vivre.

" Bref séjour chez les vivants " est une symphonie cérébrale. Ou peut-être une cacophonie, plus sûrement les deux à la fois. Nous nous trouvons dans le cerveau des personnages par l'effet de monologues intérieurs suivant le fil de la pensée, fil nécessairement décousu et incertain, fait de chansons qui trottent dans l'esprit des personnages (chez Jean-Jacques Schuhl il s'agissait du "Lolereï " de Heinrich Heine, ici tantôt d'Alain Bashung, tantôt de pop music anglo-saxonne), de considérations anodines, de vie quotidienne et familiale avec, en toile de fond, invisible et omniscient, la figure du petit frère absent, disparu depuis trente ans, emporté par la mer. De cela la famille n'a jamais parlé et pourtant elle s'agrège malgré elle autour de cet événement refoulé par nécessité et pudeur.
La mère pense : " Pierre, parce que c'était imprononçable en anglais. Pierre pour nous deux, rien que pour nous deux. Jeanne, Anne et Pierre, une fille une fille et un garçon, on croyait avoir toute la vie devant nous. Le plus étonnant c'est d'être encore en vie après, et que cette vie continue, combien, vingt-cinq ans après. L'été le plus chaud, le plus caniculaire, mourir de chaleur puisque j'étais encore en vie. John, Jeanne, Anne et moi, nos veines au front battaient, tous à devoir manger encore, et chier tant qu'on y était, et transpirer, et boire, la vie qui réclamait de nous tenir ".

       La famille, ce sont avant tout les femmes : la mère et ses trois filles ; Jeanne- à Buenos Aires-, Anne à Paris et Nore qui vit encore chez sa mère, enfin John, ancien compagnon de la mère, un Anglais vivant désormais à Gibraltar. Sans ponctuation, au rythme de la banalité quotidienne, et parfois de l'extraordinaire, le récit se construit imperceptiblement, au risque parfois de déconcerter le lecteur. La mère est la seule à pouvoir mettre des mots sur ce drame fondateur qui a à jamais figé la vie de la famille : " de petites antennes bougeaient hors des orbites, l'eau c'est pire que la terre, plus rapide, plus vivant, un sac d'asticots de mer quand le corps est revenu- si elle se faisait chauffer du lait, peut-être, pour dormir ? A leur faire confiance, trop confiance, aux filles, à Jeanne. Qu'elles étaient grandes, autonomes soi-disant, les théories de John. Mais si on ne lui avait pas lâché la main, si on ne l'avait pas quitté des yeux ".

            Il faut le souligner: " Bref séjour chez les vivants " est un roman inconfortable dans lequel le cheminement est délicat, pénible même par instants, mais infiniment poétique dans la forme autant que dans le fond. La forme tout d'abord, entraîne la poésie dans son sillage, car le rythme incontrôlé (reconstitué par la littérature) de la pensée est l'essence même de la poésie. Flux inconstant et écriture faussement automatique : nous tenons là le poncif poétique par excellence. Sans être à proprement parler un poème en prose, le roman de Marie Darrieusecq parvient à tenir la distance malgré une trame narrative qui refuse la linéarité. L'anarchie élaborée de l'ensemble permet à une cohérence d'apparaître au fur et à mesure, et le paradoxe n'est qu'apparent, dès lors qu'on accepte de se laisse porter par ce fameux flux de conscience. La folie aussi affleure, chez Anne, s¦ur oubliée, solitaire, enfermée dans le refus du monde et d'elle-même, lorsqu'elle attend un homme sur le parvis de la Défense : " Le parvis. Est-ce qu'on appelle ça un parvis ? Depuis le temps que j'attends. Quelqu'un d'autre pourrait venir, quelqu'un d'autre que lui. A moins qu'il ne se déguise. Un recruteur. Quelqu'un qui me donnerait quelque chose. Une mission. De l'argent, immédiatement. Qu'est-ce que ça fait ? On ferme les yeux. Vulgaire en pensée. Vulgaire tout court. A la maternité, et comment l'appellerez-vous, cette petite ? Anne. Anne comment ? Anne tout court ".

" Bref séjour chez les vivants " est une énième variation sur la disparition et l'impossibilité d'y faire face, sur le silence, les secrets de famille et la fuite du temps qui encombre plus qu'il ne permet de remplir l'existence. L'alternative est mince : " plutôt que de souffrir, se tuer- plutot que se tuer, s'enfuir et disparaître- plutôt que de s'enfuir, rester comme partie, couchée, muette, attendre- puisque la mort viendra, participer absente- plutôt que d'être absente, simuler la présence- plutôt que simuler, ? ". Tempus fugit et rien, jamais, ne change et ne disparaît, tout se transforme, pour mieux réapparaître lorsqu'on ne s'y attendait plus. L'absence ne se dissout pas dans le temps d'une vie, elle colle à la peau, à l'esprit, jusqu'à ce que tout disparaisse pour de bon. "Bref séjour chez les vivants " est un roman courageux, et surtout un roman réussi d'un auteur qui a décidé que l'exigence n'excluait pas l'aventure poétique et que le risque, en littérature, pouvait s'avérer payant.