De la vocation en littérature
(l'usage de la vie, de Christine Angot)

par Eva Domeneghini
edomene@club-internet.fr


"L'usage de la vie" est un monologue conçu pour le théâtre en même temps que l'affirmation d'une idée de la littérature. Tout la démarche entreprise par Christine Angot depuis ses débuts, en passant pas la rupture de "Léonore, toujours" qui a introduit sa "personne" (puisqu'elle récuse l'idée de personnage, trop réducteur) dans ses livres, est ici expliquée, analysée, pour ne pas dire "théorisée". Le leitmotiv en serait la désormais célèbre phrase: "La réalité et la fiction; au milieu, un mur".

On pense immédiatement à Christophe Donner et à son essai "Contre l'imagination", dont des phrases sont d'ailleurs reprises dans le texte. Mais le débat sur l'autofiction est au final plutôt absent de ces pages. Non parce qu'Angot ne veut pas en parler, mais parce que ce débat n'a pas lieu d'être. Si Christine Angot cherche à justifier sa démarche, c'est pour se mettre à table, au clair, expliquer à son lecteur la complexité de son écriture, l'intelligence mais aussi la difficulté de se prendre comme sujet, comme prétexte à l'écriture. Peut-on écrire autrement? Quel est le rôle du "Je", et cela importe-t-il? A ces questions et à ces reproches, la réponse est dure, mordante, elle n'y va pas par quatre chemins pour montrer que son être, son métier, c'est d'écrire, et seulement d'écrire. A sa façon, dire la vérité sur sa vision du monde et, partant, sur elle-même. Son opinion est proche de celle, aujourd'hui, de Lorette Nobécourt, qui dit que ce qui importe, dans une oeuvre, c'est la littérature, et la langue. Point. Ou il y en a, ou il n'y en a pas. C'est le plus terrible des critères de sélection. Parlant de ses accusateurs, elle écrit : "Ils sont dégoûtés de voir quelqu'un s'intéresser à lui-même plus qu'eux-mêmes ne s'intéressent à eux-mêmes".

Et à la question "Ecrivez-vous pour des cons ou pour des gens intelligents?", elle répond sans hésiter "pour des gens intelligents", évidemment. Le lecteur doit être
bousculé et entrer dans une relation à la fois complice et trouble avec l'écrivain:"Les écrivains ne devraient jamais cesser d'écrire leur vie en fait. Avec le doute, qui plane. Sur la vérité." Et de reprendre le personnage d'Albertine chez Proust pour étayer l'argumentation. "Mais que l'écriture soit vraiment celle de la vie.(...) Même une vie ratée. Le corps en train de vivre, en train de vibrer, voilà ce qu'il faudrait raconter. Jusqu'à ce que l'écriture elle-même soit cette vie. Même ratée, même à moitié." De ce fait, écrire est en soi un acte fondateur, une libération, la liberté même. La seule qui s'offre, par la langue, pour contrer le mensonge social. Et ce dans la relation à l'autre, au lecteur, derrière ces pages, car en parlant "de soi" on parle évidemment à l'autre:"Quand on dit Je dans un texte public, c'est de l'amour pour vous, est-ce que vous le comprenez?". Cette liberté du Je, qui est l'obsession de Christine Angot, cette recherche de soi par les autres, la vérité d'un être ne peut être exprimée, ici, que par l'affirmation de l'individualité contre, encore et toujours, le mensonge social. Christine Angot explique que l'écrivain a tous les droits, au risque de choquer certains apôtres du politiquement correct:"Je disais toujours à ma mère "j'ai le droit" quand j'étais petite. "Oh! toi, toi, toi, de toute façon, tu as le droit de tout"."On rate sa vie, pour essayer de la rattraper on écrit. Pour transformer sa vie. Et plus on écrit, plus on rate sa vie. Or rien ne peut remplacer la vie. Jamais." Et la vie ne se conçoit pas sans l'affirmation de l'indépendance absolue et inviolable de l'individu et de l'écrivain: "Une norme de la société, dans la littérature, qu'est-ce que ça vient faire? Etre incapable d'inventer n'est pas de l'impuissance, c'est un principe". On peut donc écrire n'importe quoi. "La vérité, fût-elle littéraire, est un engagement, à condition que plane, au-dessus de chaque affirmation, l'ombre du doute", donc la vérité de l'écrivain n'est intéressante que s'il se contredit lui-même sans cesse, c'est une écriture au présent, qui revient toujours sur elle-même.

Pour expliquer cela, cette passion de la littérature et la fonction de l'écrit, Angot part, bien sûr, d'elle-même. De son vécu et de sa découverte de son métier comme une vocation qui soudain s'impose.:"J'ai toujours été passionnée de littérature. Bien sûr. Passionnée, je lisais.L'émotion dans le langage écrit, voilà ce qui m'intéresse". Elle avait un caractère"hautain, le refus des activités normales.(...) Et la fureur contre le monde, le besoin de leur prouver, le désir de subjuguer".

Mais cette importance de la littérature s'explique par sa fonction, par sa force évocatrice:"Le fait de parler c'est déjà exagéré. Le simple fait d'ouvrir la bouche, pour dire quelque chose, n'importe quoi".
Cela ne va pas sans une dénonciation de la société normative, du refus de l'individualité et du triomphe du groupe:"Elle n'aime que l'action, la masse, c'est ça le problème. Elle est hystérique, mais faiblement émotive".

L'usage de la vie prend des allures de pamphlet lorsqu'il s'attaque à des écrivains établis dans la société et qui ont, eux, accepté le mensonge, et qui en vivent: "Ceux qui écrivent des univers sains et ouverts, leurs livres sont moches et débiles".

Ce sont des écrivains fossiles: "avec leurs banalités polluant tout, avec sa connaissance de la réalité qui date. Avec l'ordre des choses qu'il a découvert et leurs perfections. Le public l'applaudit depuis l'obscurité du parterre, car en voilà un qui est resté "fidèle à lui-même", n'est-ce-pas. Vous aimez ces qualités-là." Le lecteur qui aime Laclavetine ne se sent pas à l'aise, à l'évidence. Les dinosaures satisfaits et comblés d'honneur n'ont qu'à bien se tenir. Mais Christine Angot se retient et refuse l'affrontement qu'elle vient pourtant de provoquer:"Je n'attaque pas, je me contente d'écrire. J'écris des livres d'écriture, pas d'attaque. J'écris à l'ordinateur, pas à la mitraillette." Certes, mais l'écriture, acte fondateur, n'en est pas moins un combat. "Processus violent" comme Christine Angot aime à le décrire, il ne se conçoit pas sans un objet, un but, une plan de bataille. Armé d'un logiciel de traitement de texte, l'écrivain solitaire se bat contre une multitude d'adversaires, et chez Christine Angot ce combat pour en sortir, pour faire sortir (enfanter) un livre est décrit comme une victoire finale dans l'instant mais qui devrait toujours être renouvelée. C'est la preuve du sacrifice. L'écriture, c'est la mise en danger permanente, l'instabilité et le déséquilibre de la création comme de la vie. Ecrire est un chemin de croix voulu mais aussi imposé, c'est la lutte pour "la vérité" de ce que l'on doit prouver contre le règne des menteurs. L'écriture, un sacerdoce?
Pourtant, derrière cette affirmation passionnée mais assez froide et prétendument distancée de soi (mais comment parler de soi avec distance?), de l'écrivain écrivant et fier, terriblement fier se cache une longue maturation."Je suis un écrivain de son temps moi, deuxième espèce, sujet à toutes les faiblesses d'un mortel".

Il ne faudrait pas en conclure qu'au bout du compte, Angot parle bien d'elle. A moins de penser que tout écrivain parle de lui en permanence (mais alors pas seulement l'écrivain!), ce qui est envisageable, "L'usage de la vie" est plus un cri pour la littérature, pour le langage, pour la vie dans et par l'écriture, qu'un essai théorique:"Mais la seule chose autobiographique ici, attention, c'est l'écriture. Mon personnage et moi sommes collés à cet endroit-là. A part ça tout le reste est littérature. Les vrais noms c'est pour que le mur s'amincisse et du même coup s'épaississe".

Il souffle dans les oeuvres de Christine Angot ce vent de la révolte, cette violence contenue qui s'exprime par saccades, organisée cependant, calme (en théorie) mais bien souvent acerbe et fière: "Ce qui m'importe, c'est de traîner ma faiblesse fièrement devant les autres." Malgré les dénégations de Christine Angot (son écriture, en devenant plus mature, aurait perdu de sa fraîcheur), "L'usage de la vie" témoigne au contraire de la vitalité remarquable de son oeuvre toujours en construction. La démarche toujours renouvelée nous donne à lire des pages de justifications et d'accusations, pour en arriver, enfin, à la liberté de l'écrivain, de ses lecteurs, et de tous:"Et vous, je vous dis merde. Je suis écrivain et je dis merde à tout le monde. C'est comme ça. Tant pis". Tant pis, sans doute, mais tant mieux également: si l'écrivain dit merde, il dit oui à la vie. Aux sacrifices, aux souffrances, au mensonge, mais oui à la joie aussi, au bonheur, qu'il partage, étale, retient, dans une relation trouble avec le monde et avec ses lecteurs mais toujours avec eux, avec les autres.

Si l'on n'existe pas sans les autres, l'individu existe aussi par lui-même dans sa spécificité et son originalité inaliénables. L'écrivain retranscrit ce qu'il écoute, ce qu'il ressent, déforme à sa guise. Sa liberté seule fait sa force. On pourrait dire sans risquer de se tromper que Christine Angot est un écrivain profondément libertaire en ce qu'elle affirme dans chacun de ses livres la force de la liberté dans sa faiblesse même.

Eva Domeneghini

L'usage de la vie, de Christine Angot

édition des Mille et une nuits