|
Chercher le bonheur et crever de rire
Sybille Berg
(ed Jacqueline Champion, 206p., 110F) |

|
par Eva
Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr |
Les nombreux personnages du roman de Sybille Berg cherchent le bonheur sans même espérer
le trouver et en meurent, sans rire. Sybille Berg, romancière originaire de l'ancienne
Allemagne de l'Est, a été découverte en France au salon du livre à l'occasion de
l'invitation officielle de l'Allemagne. Elle fait partie de la nouvelle génération
d'écrivains (parmi lesquels on compte un grand nombre de femmes) originaires de
l'ancienne RDA et qui prennent le relais de figures marquantes comme, par exemple, Christa
Wolf. Il est inutile ici de répéter que la chute du Mur de Berlin est passée par là et
que l'heure est désormais à l'incertitude et à la crise de civilisation. Chez Sybille
Berg, il n'y a plus d'idéaux auxquels se raccrocher ni de porte de sortie. Celles qu'on
imagine se ferment une à une et s'avèrent être des leurres, et rien de plus.
Conçu comme une suite de portraits de personnages (dont certains se connaissent, se
retrouvent et se perdent), Chercher le bonheur et crever de rire met en scène
des Allemands, souvent trentenaires, plus ou moins célibataires et tous en proie à
l'incertitude, à des questionnements éternels sur leur propre existence et le sens qu'il
incombe (semble-t-il) de lui donner. Ainsi Vera qui expose sa conception de l'amour :
"Pit a un beau corps. Très ferme. Vera a plus de trente
ans. Elle voit la différence entre leurs deux peaux. Vera caresse Pit. C'est merveilleux
de caresser un tel être, se dit Vera, merveilleux de tromper un moment de solitude. C'est
comme arrêter le temps et ne penser à rien. Ni à la responsabilité qui vous incombe de
donner un sens à votre vie, ni à la peur de ne pas y arriver."
La recherche du bonheur est certes le moteur de leur action, du moins le croient-ils, mais
force est de constater que la vie agit comme un rouleau compresseur qui détruit la
moindre de leurs illusions et les condamne, en fin de compte, à la mort ou au désespoir
ou, au mieux, à l'indifférence blasée. La principale question posée par ces hommes et
ces femmes peut être résumée
ainsi : Comment se fait-il que le temps passe plus vite quand on
a plus de trente ans ? demande l'une des deux femmes, et l'autre dit peut-être parce qu'on prend conscience qu'il n'y a pas de galop
d'essai.
Non seulement il n'y a pas de galop d'essai, mais les personnages de Sybille Berg semblent
également souffrir d'une forte tendance à l'autodestruction. D'où une lente marche vers
la mort, qu'elle survienne à l'occasion d'un banal accident de la circulation ou au fond
d'un fleuve, ou encore à la suite d'un scalp parfaitement administré par une droguée
américaine. A force de chercher ce bonheur qui ne vient jamais, à travers des amours
impossibles, des voyages improbables ou des actions inconsidérées et plus absurdes les
unes que les autres, les personnages de Sybille Berg se perdent pour ne jamais se
retrouver. Le seul accomplissement, bien peu amusant si l'on veut bien considérer la
psyché humaine normale, paraît donc être la mort elle-même, que l'on cherche sans trop
y croire et qu'on refuse maladroitement lorsqu'elle survient. La mort préférable à
l'amour, ce grand absent, cet inatteignable inconnu pourtant inlassablement recherché,
jamais partagé, comme l'amour de Bettina pour son amant que celui-ci ne peut lui rendre:
"Je sais simplement que ça m'épuiserait si je tombais
amoureux de toi. Tiens, une fois de plus tu es éveillée et tu me regardes. Tu attends
que je te caresse. Je fais semblant de dormir. Tu attends que l'amour vienne. Je peux te
dire une chose : il ne viendra pas."
La mort est donc la solution fort douloureuse et peu agréable à ces tourments
existentiels. Chez Sybille Berg, on en rêve, c'est une mystique qui ne s'avoue pas, une
mystique de substitution qui remplace le vide créé par la perte de ce qu'on aurait
autrefois nommé un élan vital. Le suicide collectif de l'humanité apparaît comme une
option à étudier :
Et alors peut-être que nous nous suiciderons, collectivement, parce que si on ne croit à
rien, la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Et peut-être que l'humanité
connaîtra une ultime illumination, au moment du suicide. Qui devra avoir lieu partout en
même temps dans le monde. Donc en tenant compte des fuseaux horaires. Oui, partout sur
terre à la même minute. Peut-être qu'en partant, nous entendrons la terre rire de
soulagement.
Chercher le bonheur et crever de rire est certainement un roman plein d'ironie noire, de
grincements de dents et de rires étouffés. On n'y crève pas de rire, mais avec un
affreux rictus. Les sociétés urbaines modernes semblent empêcher toute intériorité
réelle, prévenir toute contestation proprement politique pour ne permettre que le vide
existentiel et un genre de mollesse mortifère dont le juste châtiment est, en toute
logique, la mort. De ville en ville, jusqu'en Amérique, les personnages cherchent et ne
trouvent jamais car, sans doute, il n'y a rien à trouver. Sybille Berg se trouve ici en
accord avec un écrivain comme Michel Houellebecq mettant en scène des personnages en
proie à un pessimisme passif, désincarné, incapable de toute réflexion et de tout
dialogue avec leurs semblables. Tous, ici, sont seuls, irrémédiablement. Parler de
noirceur serait une aimable litote, il s'agit plutôt d'une fresque minimaliste où
l'espoir ne peut espérer avoir droit de cité. Le style est dépouillé et censé
traduire le rythme des personnages et leur perdition lente et assumée.
Chercher le bonheur et crever de rire est ainsi un roman qui force le trait pour
mettre en accusation le monde, le genre humain et tout ce dont il est capable tout en
induisant l'idée d'irresponsabilité collective pour cause de nullité générale. C'est
sans doute un peu court, amusant quelques instants (si l'on goûte le cynisme sans
message, la mise en scène de morts absurdes et tout à fait prévisibles par le lecteur
averti et le style censé décrire cette incapacité à toute intériorité véritable),
mais, au fond, on se demande si ce tableau noir présente non seulement un intérêt
littéraire (on peut en douter) mais surtout, on s'interroge sur l'aspect furieusement
" tendance " de ces écritures prétendument critiques, désespérées et
ironiques sur le monde contemporain dont, en définitive, les véritables enjeux sont
opportunément oubliés au profit d'une vision manichéenne, simpliste et terrifiante
(comme dans un film d'horreur, sans doute doit-on y voir une volonté cathartique) de la
condition humaine moderne.
Eva Domeneghini
|
|