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My Love Supreme
Philippe Di Folco
(Denoël, 80 F) |

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par Eva
Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr |
Les habitués de la critique littéraire connaissent Philippe di Folco qui exerce ses
talents à Nova Planet et sur internet, ainsi que sur les ondes, et l'exigence et l'éclectisme
qui le caractérisent. Sa subtilité et son anticonformisme font le bonheur des lecteurs
qui cherchent à effectuer un véritable travail critique, au sens noble du terme.
Mettons de côté l'étiquette puisqu'il s'agit ici de son premier roman, My Love Supreme, et parce que cela n'a rien à voir avec ses
activités dans le milieu littéraire. Di Folco tente d'effectuer un travail de mémoire.
Rien de bien original et de révolutionnaire dans la démarche, nous en convenons.
Cependant, le projet de My Love Supreme, roman
décousu (volontairement) et autofictionnel (de manière revendiquée), éveille la
curiosité. Il s'agir de faire ressurgir de l'oubli, ou plutôt du béton, la vie du
narrateur et de ses amis à Créteil, il y a trente ans de cela. L'entame pose le projet
littéraire sans ambage : "comme je continuais à douter de
ma capacité à donner vie à des personnages de fiction purs et simples, et que par là
même j'en venais presque à douter de ma propre existence, N. me conseilla sur un ton à
la fois docte et cafouileux de remonter le cours de ma mémoire jusqu'aux événements
marquants de ces années 1970-1980".
Le projet inquiète le narrateur, il n'est pas sûr de pouvoir en venir à bout mais,
peu à peu, la mémoire, le passé, ses implications reviennent et s'imposent à lui, il
espère être un témoin, il l'espère vraiment, sans jamais en avoir la certitude. Cette
incertitude et son angoisse le conduisent alors à vouloir tout raconter, ce dont il se
souvient bien sûr, mais aussi ce qu'il n'est pas sûr de pouvoir faire revivre : il
utilise alors le moyen de l'enquête quasi policière pour retracer un chemin, tenter de
se convaincre qu'en somme, il a bien vécu : " ce dont j'aimerais
être certain, ma solitude ce faisant le prouve, serait que ce texte fût à beaucoup, à
une multitude de gens croisés, aimés, froissés, dévorés, triturés, comme à un ami :
mais il me serait difficile de les évoquer tous sans les réinterpréter comme ils
auraient pu se comporter vraiment dans ma vie d'alors ".
Sans surprise, l'on se trouve devant un récit empreint d'une nostalgie amusée, d'un
retour sur le monde de l'enfance vécue à travers le parcours chaotique d'un jeune
garçon fils d'un immigré italien, on suit pas à pas le chemin tortueux du souvenir, ou
plutôt de la recréation volontariste d'un monde perdu. Ce monde est celui de l'enfance,
de l'adolescence dans une " ville nouvelle ", au milieu des tours en
construction et de l'hypermarché Carrefour, ce fameux " Centre commercial " (au
centre du projet intitulé " Créteil Soleil " et qu'on vend aux habitants comme
la panacée) qui est un personnage à part entière de cette histoire, tant la vie sociale
semble tourner autour de ce lieu, des possibilités qu'il renferme et de son rôle social,
politique et sentimental pour des jeunes des " banlieues " au temps de leur
naissance.
Il serait fastidieux et inutile d'énumérer les micro-événements dont le livre
fourmille, tant ils en sont la matière et le fond en même temps que la forme. Philippe
Di Folco dissèque, torture et malaxe la matière oubliée de son enfance, en retraçant
les vies perdues de ses camarades, rappelant ses amourettes pour les filles du quartier,
se souvenant des petits événements de la vie quotidienne- comme en témoignent les
" Douze documents tendant à prouver que le narrateur a bien existé ", scènes
de vie qui sont autant d'instantanés censés prouver l'existence du lieu pour permettre
à la mémoire de faire son ¦uvre. Nous suivons ainsi pas à pas, avec moults retours en
arrière et digressions, le parcours d'un narrateur à travers des tranches de vie qui
dressent un portrait incomplet mais signifiant, insuffisant mais nécessaire, d'un garçon
devenu jeune homme, puis adulte, dans une banlieue de la région parisienne. Est-ce tout ?
Nous nous permettons de répondre par la négative.
A travers le récit d'une éducation- culturelle, relationnelle et sexuelle-, Philippe Di
Folco fait transparaître autre chose sans le formuler clairement. Derrière le récit
souvent anodin et simple transparaît, en creux ", l'angoisse. Une angoisse profonde
devant l'existence et son inanité, qui se manifeste par une incertitude perpétuelle, un
besoin de s'assurer de ses arrières pour pouvoir envisager d'aller de l'avant. Retourner
sur les lieux du crime, en quelque sorte, permet à l'avenir incertain de prendre forme. L'enfance,
temps d'insouciance, ne laisse que peu de traces ailleurs que dans la mémoire
individuelle. Alors, on ne prend pas le temps de baliser le chemin. Seules des sensations
fugitives, des impressions imprécises, subsistent, et transparaissent : "J'aimerais connaître encore le bonheur de me laisser aller au milieu d'un
tas de sable, à genoux, les yeux très écarquillés pour que s'élèvent à nouveau des
plans translucides, des murailles, des tours, des petites routes, des vergers, des cités
coupées en deux par des rivières, des pays qui naissent, vivent et meurent du c¦ur de
la main, premiers repaires d'une topographie sérieuse en vue d'un monde meilleur".
Nous avons à faire à une utopie inavouable et pourtant partagée par tous, celle de la
recréation non pas ex nihilo, mais à partir de bribes qui pour nous font sens, du
passé, de l'inexprimable de la mémoire et du temps. Sans trouver à ce roman des accents
proustiens (ce serait à la fois déplacé et par trop simpliste), force est de
constater que My Love Supreme est un livre pour reformer et refaire, pas à pas, en
sautant des étapes et en s'arrêtant plus longuement en certains lieux, un chemin. De l'enfance
à l'adolescence, en passant par l'épisode de la bande de lecteurs affamés du lycée ("
Nous devenions une escouade, celle de la " rare lecture ", écumant les vieilles
bibliothèques, recopiant les textes épuisés "), la question de savoir "
ce qui s'est passé vraiment " (et ici le narrateur fait appel au Fitzgerald de La
fêlure et à Nathalie Sarraute à son chevet) hante ce roman comme une ombre portée,
sentie sans pouvoir être jamais touchée, seulement subodorée, happée par
intermittence.
Le constat final est plutôt pessimiste : " Des spectres
nous contemplaient. Notre représentation sentait le réchauffé. Sur le chemin du culte
je finis bientôt seul ". Mais il y a fort à parier que la recréation,
nécessitée par un besoin impérieux de reconnaissance (de soi et de son histoire, de soi
par son histoire), a permis au narrateur de reprendre un chemin interrompu un temps pour
effectuer un retour sur images. Rien là, nous le répétons, de bien révolutionnaire.
Toutefois, il s'agit d'une tentative courageuse- et qui ne verse jamais dans le
déferlement narcissique, au contraire, l'autodépréciation guette lorsque le souvenir
accomplit son ¦uvre- de remise en question de soi, des autres et de sa propre histoire,
sans prétention autre que la relecture émue, nostalgique (voire mélancolique) d'un
monde disparu.
Eva Domeneghini
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