Puisque nous sommes vivants

Olivia Rosenthal
(Verticales, 190 p. , 98F)



par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr


La narratrice du troisième roman d'Olivia Rosenthal aime s'amuser, elle aime la vie, on le comprend vite, elle ne sait pas pourquoi, mais c'est ainsi. Alors lorsqu'un éminent spécialiste lui explique que sa glande pinéale est devenue incontrôlable et qu'on doit la lui ôter, elle réagit avec humour et désinvolture:

" La glande pinéale, la glande pinéale, mais où se trouve-t-elle donc cette foutue glande? me suis-je esclaffée en faisant claquer les paumes de mes mains sur mes cuisses. Ce à quoi le docteur répond, comme pour faire revenir sa patiente sur terre, que la glande pinéale se trouve à la base du cerveau a-t-il énoncé d¹une voix sèche, et ses mouvements sont générés par la dilatation de vos esprits animaux, elle-même produite par les affects auxquels le monde extérieur vous soumet. Cette glande est donc indispensable, à la fois pour éprouver les passions et pour les exprimer. Celui (ou celle) qui en serait privé ferait l¹expérience d'une vie dépourvue de sel, d'intrigue, d'une vie exactement de repos, vie qui facilite grandement les spéculations intellectuelles mais interdit de ressentir colère, exaltation, inquiétude, amour, c'est-à-dire ce par quoi l'existence possède, malgré toutes les déconvenues dont elle est faite, un peu de piquant."

Diantre! La voilà condamnée, à moins de faire amende honorable, à ne plus rien accomplir dans l'existence, à mettre ses passions et ses errances entre parenthèse. Or, malgré un fort taux d¹intellectualisme qu'elle tente de digérer au mieux, elle ne peut s'y résoudre.

Car cette jeune femme a ses idées (définies), ses doutes (nombreux) et sa volonté (farouche, bien que peu ciblée). Elle se plonge dans ses livres- madame est érudite sans vouloir trop l'admettre:

Je consulte des livres, dictionnaires de médecine, Aristote et Galien (on m¹a dit que c¹était un peu vieux pour ma cause), Pline l¹Ancien (je ne vois pas le rapport) et trouve enfin mon bonheur dans l¹indémodable Descartes".

Malgré l'espoir, le verdict ne lui convient pas, et comme chacun sait," Descartes est un esprit de seconde zone et, en plus, ses conclusions sont complètement dépassées."

Mais dans "Puisque nous sommes vivants", l'affaire de la glande pinéale est un prétexte, un préléminaire à une autre affaire, une aventure, une histoire d¹amour. Notre narratrice semble pourtant bien sous tous rapports, un peu espiègle certes, un peu incontrôlable, mais enfin, rien de bien original. Elle est mariée à un homme admirable, absent pour de bonnes raisons et qui admet qu¹elle ne fasse rien de ses journées. Ayant toutes les raisons d'être heureuse, elle ne l'est pas, et ce qui devait- nous l'apprenons- arriver arrive, à savoir une histoire d'adultère, abracadabrante et grotesque d'apparence (un cliché, assûrément) qui commence par une filature dans une grande surface:

" C'est une histoire un peu ridicule, je vous l'accorde, mais finalement cette jeune fille de supermarché me mènera loin et je ne dis pas cela pour vous tenir en haleine, pas uniquement, mais que voulez-vous, le coeur est un chasseur solitaire, est faible, est incontrôlable, est comme tout le monde le répète et comme tout le monde a raison de le répéter une machine qui facilement se dérègle, et mon coeur battait de manière déréglée, j'avais les joues en feu, la jambe molle, l'air franchement pas une lumière, et il est avéré que dans ce domaine (le Franprix du quartier, je rappelle) n'aide pas."

La jeune fille du supermarché est belle, elle est étudiante, elle est insouciante et curieuse de tout. Voilà qui ajoute du piment à l'affaire, et aiguise l'attention du lecteur le plus blasé. Ce qui constitue une agréable surprise chez Olivia Rosenthal est qu'on ne trouve dans son roman nulle culpabilisation excessive ni trop de poncifs- s'il y en a, ils sont nommés et raillés dès qu'on a le loisir de les découvrir. Narratrice facilement dérèglée qui entreprend de raconter son histoire, en effet, son histoire étrange et néanmoins, osons le terme, affreusement romantique. C'est que l'ironie et le sarcasme- deux choses qui pullulent dans ce roman- peuvent parfaitement s¹accomoder d'un romantisme moderne qui cache souvent son nom sous des dehors d¹indifférence blasée. L'indifférence est fausse, du moins elle est feinte, et l'ironie protège de trop de peine et de mélancolie à l'heure du souvenir.

Mais laissons la parole à la narratrice sans nom qui nous promet une lecture radieuse, lecture pour les vivants et non pour les morts:

" Nous allons donc nous enfoncer dans la joie puisque nous sommes vivants, nous allons donc nous immerger dans plaisirs éphémères en faisant comme s'ils allaient durer toujours"

Des filatures diurnes de sa femme, le mari ne sait rien et ne peut rien savoir. Il s'est habitué depuis toujours à accepter que sa femme soit un être évanescent et insaisissable dont les journées sont constituées d'instants mis bout à bout sans qu'il puisse en saisir le but, encore moins l'intention sensée présider à ses mouvements et à ses actions: "

" Mon héros, voyageur et mari me demandait: et aujourd¹hui, qu' as-tu fait? avec variante possible: Et à propos (comme si cela pouvait brusquement affleurer à son esprit ou ne pas être nécessairement hors de propos) tu as fait quelque chose aujourd¹hui? "

Que voilà un mari compréhensif et admirable, et que cette jeune femme est ingrate en lui mentant... Elle, s'en amuse:

" Il m'arrive donc de ne pas dire toute la vérité à mon mari puisque, si je voulais être tout à fait exacte, il faudrait que je précise (voire que j'avoue), que je fais parfois quelque chose et que cette chose que je fais, même si elle ne produit rien dans l'immédiat, pourrait bien par la suite avoir des effets plus importants que n'importe quelle action productive "

Manière apparemment implicite de reconnaître qu'il n'y a jamais rien eu d'innocent ou de peu d¹importance dans l'affaire.

D'autant que c'est notre narratrice, hardie et sans gêne, qui fait le premier pas, sur les quais de la Seine:

" Nous sommes au soir presque. Tu me vois. Tu n'as pas l'air de savoir qui je suis. (...) J¹avance vers toi, vers toi future chère amie, et je te parle"

La cruelle et l'ingrate, elle l'avoue, à demi-mot, elle ne nous fera rien accroire, "c'est que j'ai toute chance de parvenir à un but que je ne me suis pas formulé à moi-même. Et que je ne formulerai pas. Puisque je ne le connais pas. Pas encore".

Procédé connu et éventé, qui vise à entretenir un faux suspense. D'ailleurs, que ne lisons-nous pas ensuite, et qui participe de cette esthétique romantico-trangressive (mais sans excès, et sans rien en laisser paraître; voire) qui semble revenir à la mode:

" J'ai aimé cette jeune fille au premier jour, et il n'y avait vraiment aucune raison pour cela (les raisons viendraient plus tard), j'ai aimé cette jeune fille à cette soirée parce que comme moi elle ne mangeait pas, parce qu'elle ne croyait rien de ce que je lui racontais, parce que son regard était souriant et parce qu'elle avait l'air comme moi de s'amuser beaucoup" ; "J'ai aimé cette jeune fille parce qu¹on ne peut résister à l'amour qu'on se porte à soi-même, toujours teinté de mélancolie, voire de dégoût"

Il faudrait peut-être observer là un soupçon de psychologie (cela manquait), sans compter que nous nous voyons sommés d'admettre que la différence d'âge, paraît-il, ne compte pas. Malgré donc ce caractère attendu de la relation qui se profile (de plus en plus à mesure que la lecture progresse), il convient ici de trouver quelque charme et quelque qualité à la description d'un premier rendez-vous que n'auraient pas renié de vieilles dames anglaises, à savoir le thé et les petits gâteaux. Se pose la question de l'altérité et de la raison profonde de la fascination et du désir soudainement éprouvé entre deux êtres étrangers: ³

" Accueil de circonstance, on ne se serre pas la main ni ne s'embrasse, on se tient de chaque côté du seuil et on se demande ce qu'on fait dans ce face-à-face, à ne rien connaître de l'autre et à regarder cette étrangeté comme une raison de fuir"

La narratrice croit se tirer d¹affaire en discourant de longues minutes, en faisant un numéro de professeur émérite. Erreur, comprend-elle: "

Mais comme la suite immédiate de ce récit va le montrer, je me suis tout à fait plantée, et la conclusion inévitable de ce constat en est une autre, je ne me connais pas moi-même, mauvaise nouvelle, car la jeune fille que j'essaye par petits moyens (c'est-à-dire par art de bien parler) de subjuguer est hautement réfractaire à mes tentatives de séduction grossière et peu dupe de mes acrobaties verbales "

Trêve de plaisanterie. On ne pourrait raisonnablement s'attendre à ce que l'affaire s'arrête là et que le lecteur soit privé de son plaisir et de sa gourmandise, et pourtant après tout (osons l'hypothèse), il eût été intéressant de frustrer un peu son lecteur, de le balader un peu plus dans les inconsistances et les hésitations de la narratrice plutôt que de lui donner ce qu'il demandait, précisément ce qu'il attendait. Ce qui devait arriver, on l'a compris, arriva- signalons au passage que la quatrième de couverture présente l' "aventure amoureuse" comme le "corollaire naturel" à une filature, position inquiétante s'il en est...
Suivons donc Olivia Rosenthal, puisqu'il le faut, lorsque sa narratrice déclare qu' "on aurait tort de se priver d¹une promenade sur sa propre cime". Mais nous nous permettrons de la suivre plus difficilement, avec moins d¹enthousiasme et de bonne volonté- car nous avouons tout, et confessons que ce qui arrive n'est pas la pire des choses pour le lecteur, et que l'écrivain se sort avec les honneurs du guêpier causé par la situation décrite-, nous nous permettrons donc d¹émettre quelques réserves sur la suite. La narratrice entend bien sauver sa glande pinéale, et remettre de l'ordre dans ses idées (fumeuses et indisciplinées), et pour cela il faut changer de vie et de pratiques. Elle déclare:

" Aussi et à partir de dorénavant, je pars sur de nouvelles bases"

Horaires stricts, le nécessaire et rien de plus, comme le bureau, mais chez soi, et plus d'amante (ni de mari, disparu entre temps après avoir découvert le pot aux roses dans le lit conjugal- voilà un poncif, nous en tenons un). Rien qu'un cahier des charges bien sous tous rapports. La narratrice ne s'en tiendra toutefois pas là et finira relaps. Cette situation ne la conduisant pas, comme Jean d'Arc, au bûcher, elle recommencera à fourbir ses armes pour finalement tenter de sauver ce qui peut encore l'être:

" L'intransigeance à laquelle j'aspire, l'intelligence sera mon arme"

La conclusion de ce court roman n¹est pas à la hauteur, nous semble-t-il, de son entame. Autant celle-ci était menée tambour battant et le style d¹Olivia Rosenthal était plaisant, vif et humoristique, autant l'exercice littéraire nécessaire pour boucler la boucle apparaît artificiel, non parce qu¹il est formaliste (la règle est soi-disant stricte) mais parce qu'il cherche uniquement à faire oublier la seule action qui semblait provoquer chez la narratrice de la joie ou de l'interêt.

A force de partir dans tous les sens, "Puisque nous sommes vivants" devient un bon exemple de désorientation littéraire. Cependant, il s¹agit de bien comprendre de quoi il retourne: le motif de lecture est rapidement la curiosité face à un amour hors-norme, insouciant et joyeux d'une femme pour une autre, avec tous les malentendus dans la réception qu'un tel thème peut entraîner. Olivia Rosenthal ne se sort pas mal du piège dans lequel elle a enfermé sa fiction: grâce à l'ironie, à l'amertume et à la suggestion préférée à l'exposition de sentiments par trop exacerbés (c'est pourquoi il s'agirait plutôt, sans doute, de post-romantisme que de romantisme classique), " Pour que nous sommes vivants " évite radicalement de sombrer dans le pathos ou dans la complaisance. Plume alerte, phrases longues et citations de Descartes: voilà qui ne constitue pas toujours un roman ordonné mais plutôt une oeuvre étrange et drôle qui étonne par l'insouciance de la narratrice (mais trop peu tant le thème est rebattu) et surtout constitue un roman supplémentaire traitant de l'absence de sens dans le monde contemporain, absence qui entraîne sa quête. Que cette quête ne soit qu'à demi-avouée et émaillée d¹une causticité et d'un humour se voulant féroces n'y change rien. Voici le second poncif identifié, et il est de taille: actions non motivées, motifs eux-mêmes non avoués, rien n'a de sens car rien n'est clair, même si tout est avouable si l'on cherche bien. Seulement, pas de raison profonde à tout cela, sauf peut-être, survivant à tout, l'ennui qu'il faut éviter et semer quoi qu'il en coûte

Eva Domeneghini