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Les bonnes intentions d'Agnès Desarthe, ed. de l'Olivier, 138p, ISBN: 2.87929.261.1) |
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Eva
Domeneghini eva.domeneghini@free.fr |
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L'éditeur d'Agnès Desarthe la décrit, sur la quatrième de couverture, comme une "romancière de l'ambiguïté" qui aime décrire ces "territoires à la frontière du réel". L'affiche est alléchante, elle donne envie d'explorer sur le champ ces territoires inconnus. Mais force est de reconnaître qu'en fait d'ambiguïté, Agnès Desarthe convoque le lecteur à une réunion des copropriétaires d'un appartement de Belleville. Sonia, une jeune traductrice d'anglais- comme l'auteur-, emménage avec son mari Julien, un architecte toujours en vadrouille sur un chantier, et leur enfant. Le couple connaît les joies de ces réunions pour la première fois, voici les commentaires acerbes que la narratrice en retire: "Cet appartement, celui que nous avons acheté il y a deux mois, est ma première vraie maison, et j'ai décidé de me conduire en femme responsable. Histoire de m'en donner l'air, je croise un genou sur l'autre. C'est une posture que j'adopte avec circonspection, car depuis que j'ai ouvert les yeux sur le monde, depuis que, de ma hauteur d'enfant, j'ai commencé à observer les manières des adultes, j'ai remarqué qu'elle arrivait en tête de leurs attitudes favorites. Hommes et femmes croisent un genou sur l'autre. C'est bon pour le dos, mais c'est bon pour l'ego". Une galerie de portraits s'ensuit, qui prouve si besoin était qu'un immeuble est souvent peuplé de drôles d'oiseaux qui se croient utiles à quelque chose et trouvent dans les chamailleries administratives une raison de vivre. Le constat se veut ironique. Le roman d'Agnès Desarthe semble d'ailleurs hésiter entre la volonté de la narratrice de manifester son énervement, sa fureur face à ce qu'il faut appeler la bêtise humaine (une bêtise commune et qui n'en est que plus difficilement supportable) et sa tendance naturelle à une certaine indolence, à l'indécision ou à la passivité. De la difficulté, aussi, à croire que le monde est ce qu'il est tellement ce qui lui est donné à voir est sombre, sordide, désespérant de banalité. Il semble qu'Agnès Desarthe veuille dans ce livre démontrer qu'il existe bien une banalité du mal qui vient s'ajouter à la difficulté naturelle de la vie. Revenons aux protagonistes de l'histoire. En sus du couple apparaît rapidement un personnage étrange, un vieux monsieur que le malheur accable et qui attend un peu de compréhension à l'occasion des fêtes de fin d'année: "Noël, moi, je m'en fiche, bien que se ficher de Noël requière un effort de concentration ininterrompu sur plus d'un mois de temps. Lui, il ne s'en fiche pas. Il y pense, il le voit à la télé. Il s'en souvient, avec son chien, avec sa femme, avec son fils. Ils sont morts tous les trois, l'un après l'autre." Il y a également la gardienne, Simone qui demande aux "nouveaux" leur "numéro de sécu, nom de ta mère, son téléphone, nom de ta belle-mère, téléphone". C'est le type même de la femme du peuple difficile à cerner au-delà des clichés:"Simone, dans un de ses bons jours, m'apparaissait comme le sujet d'une expérience passionnante sur le comportement humain en milieu hostile: 15m2 avec un chien, des perruches, TF1 à 90 décibels jour et nuit, et la puanteur de douze vaisselles en retard. Dans les jours plus sombres, elle revêtait un tout autre visage. Je prenais alors conscience de ma faiblesse, effarée par ma capacité à laisser des intrus de son espèce pénétrer mon intimité." Or, comme il nous l'était annoncé dès les premières pages, le vieux Dupotier a perdu toute sa famille et se trouve bien seul au monde. Naturellement il se tourne vers sa "gentille voisine" qui se bat avec la réalité quotidiennement, cloîtrée dans son appartement pour traduire d'obscurs manuscrits:"J'avoue entretenir des rapports conflictuels avec la réalité. La plupart du temps, ce qui m'est servi chaque matin au réveil-je veux parler du monde, du ciels, des bruits de la ville- ne me convainc pas. Je passe une bonne partie de mes journées à scruter je ne sais quel point de la perspective terrestre à la recherche d'un indice d'une nouveauté, d'une preuve qu'il y a autre chose, que l'on s'est trompé sur toute la ligne. Je me tiens prête à accueillir la moindre découverte. Annoncez-moi que la terre n'est finalement pas si ronde et je vous offre un abonnement d'un an à la pâtisserie de votre choix. J'attends, en vérité, la confirmation de mes intuitions: il est impossible que nous sachions tout; du coup, l'essentiel nous manque et c'est pour ça qu'il est si difficile de se lever le matin". C'est peu de dire que ces réflexions sur l'existence constituent indéniablement le meilleur du roman d'Agnès Desarthe. L'épreuve de la vacuité: quel thème rebattu!, remarqueront les lecteurs perspicaces. Cependant, l'identification s'opère puisque nous avons tous ou presque un jour ressenti l'inanité de toute chose, l'appel du vide à la fois terrifiant et attirant. Mais c'est à peu près tout. Car résumons-nous: quelle est la trame narrative? Une narratrice qui mène une vie rangée se trouve confrontée à la bêtise humaine et au drame d'un vieux monsieur quémandant de temps à autre de la nourriture et de l'attention (tout cela se déroulant sur plusieurs années:"Trois ans ont passé. J'ai un deuxième enfant, un nouveau bébé qui s'appelle Nestor et sent exactement la même odeur que Julien. Cette coïncidence me ravit. Je travaille tous les matins de neuf heures à midi sur la traduction de l'oeuvre d'une théoricienne du renouveau de l'Eglise anglicane". On commence à comprendre la raison de ses crises existentielles...). Ce Monsieur Dupotier est par ailleurs la victime d'un bourreau immédiatement comparé à un éventuel "collabo", le "gros porc" surnommé "Simono" qui se trouve être le frère de Simone, fameuse concierge. Et c'est là qu'interviennent les "bonnes intentions" de Sonia, notre aimable narratrice: elle se fait un devoir d'aider ce Dupotier à vivre plus décemment, devient son aide à domicile sans vraiment se l'avouer tandis que Julien, entre deux chantiers, tente vainement de la ramener à la réalité en arguant de l'inutilité foncière de l'entreprise- le rôle du mari serait d'ailleurs intéressant à étudier tant la narratrice semble le considérer comme un personnage extérieur, jouissant d'un statut de quasi-saint qui seul la maintient dans la réalité, la ramène au bercail grâce à son terrible mais utile bon sens. En tout cas, les bonnes intentions l'emportent et Sonia reste déterminée à aider le pauvre vieux que l'affreux facho Simono enferme contre son gré chez lui. On remarque aussi que les lepénistes commencent alors à pulluler étrangement dans le roman et que le racisme devient un nouveau terrain de bataille à distance: "Une population sympathique et bigarrée vient égayer les soirées de Belleville, dont les terrasses ne désemplissent pas jusqu'à deux heures du matin. Comme souvent, j'ai du mal à savoir ce que j'en pense. Je me demande comment font les autres. Dès qu'un jugement se forme dans mon esprit, une brigade de neurones surarmés organise la contre-offensive."
Mais
la narratrice est juive et l'allusion du fameux Simono à cette
appartenance
lui fera heureusement prendre conscience que le lepénisme rampant risque
peut-être de triompher... Mais pour l'instant elle prend seulement
conscience de la vie atroce que mène Monsieur Dupotier, seul entre quatre
murs crasseux, vivant parmi des détritus qu'il n'a plus la force de
jeter. Eva Domeneghini |
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