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Voilà un premier roman qui en est un, résolument: dans "Le
Paradis des tortues", Emmanuelle Marie s'attaque à un récit
d'adolescence, de pré-adolescence même avec une fougue qui frise
l'impudence. C'est un pari qu'elle engage: rentrer dans l'esprit d'une
jeune fille de onze ans qui fait son éducation sentimentale dans un hôpital
pour enfants. Le style s'adapte à son sujet et se dépouille de tous les
oripeaux du "beau style": tout le roman est ainsi un exercice
consistant à parler comme elle parle, cette "petite" qui se dit
toujours grande, sans pour autant tout sacrifier à l'expression orale qui
sied à son âge. Il s'agit donc de parvenir à un équilibre et
l'ensemble du livre se situe dans ce no man's land, terrain miné et
difficile, de l'écriture qui se fixe pour tâche de restituer les goûts
et les couleurs de l'enfance.
Mais résumons-nous: la "petite" donc entre chez les grands
(c'est-à-dire ceux qui ont de 14 à 16 ans) pour son hospitalisation. Là,
au milieu de filles en fauteuil roulant ou souffrant de scolioses
douloureuses, elle découvre la vie et ses méandres, et même,
croit-elle, l'amour. "Le Paradis des tortues" ne brille donc
pas, c'est flagrant, par l'originalité de son sujet. Cependant, nous nous
permettons une remarque: le ton du roman, sa facture si l'on veut, est,
elle, originale. Emmanuelle Marie, qu'on se le dise, a un ton, elle a un
style. De nos jours, c'est un cas rare, l'exception chez les nouveaux
romanciers. Qu'en est-il du style, alors? Il ne détonne pas, il confirme
que la maîtrise existe parfois dès les premiers textes publiés:
"Ça faisait des éclats de lumière sur les
plafonds, des ondes qu'on pouvait
suivre des yeux. Autour, j'entendais ronfler les filles, retenais mon
souffle,
écoutant, par-dessus les corps allongés et les bruits du dortoir,
glisser les
respirations. A quoi rêvaient-elles? À des courses effrénées, des
marathons,
tandis qu'au pied des lits, les fauteuils roulants vides cinglaient du
chrome sur les murs bleus. Derrière les rideaux qui tremblaient,
j'entendais aussi la mer.
"Ecoute la mer! disait ma mère. Imagine qu'elle t'emporte entre tes
bras d'écume, au pays des poissons, glisse avec eux dans les eaux douces
des profondeurs, jusqu'à l'ivresse." C'est
ça oui. Les profondeurs. J'en étais loin encore, et pourtant il me
semblait qu'un courant venu des abysses m'y entraînait déjà...Parfois
j'entendais se fissurer le plâtre des corsets, couiner des poulies de
celles qu'on mettait en extension la nuit, et dont certains soupirs
trahissaient l'agacement des membres entravés. On aurait dit les
carapaces de ces tortues de mer qui, chauffées à blanc sous un soleil de
plomb, craquaient enfin à la fraîcheur des bagues de la marée montante.
Des tortues, des milliers de tortues, ensablées tout à l'heure, légères
maintenant, dérivant vers les grands fonds."
Les tortues, ce sont tous ces jeunes qui perdent leur temps et leur vie à
l'hôpital. Et pourtant, c'est peu de dire que "le Paradis des
tortues" n'est pas un roman pessimiste. Il est même l'inverse.
Son hospitalisation conduit la jeune fille à apprendre à vivre parmi les
autres, au contact des "grandes" elle comprend certains enjeux
de base de l'existence, la mort elle-même se révèle à elle à
l'occasion de l'opération qu'elle doit subir. Pas la mort, l'idée de la
mort:
"Je n'ai rien vu. Pas de lune ensommeillée
roulant dans des cieux inquiétants, ni étoile de phosphore, ni tortue de
mer aux géantes nageoires, ni monstre gluant et baveux surgissant de
profonds abîmes, pas un nuage, pas de petit Jésus bienveillant, pas de lépidoptère
bourdonnant, ni de vaisseau voguant vers l'Hadès. Rien. Juste le noir.
Tout noir. Très noir, depuis le moment du sommeil jusqu'à celui de l'éveil.
Mais pas comme dans un rêve. Plutôt comme dans un puits, un trou
absolument. Et puis c'est tout. La chambre était de nouveau dans la lumière,
et Barbie trônait dans son petit siège orange sur la table roulante.
Cette Barbie est conne avec ses jambes raides et son oeil vide, j'ai pensé,
mais je la voyais. J'étais toujours là alors? Bon. J'étais pas morte."
Elle n'est pas morte, elle emploie désormais, au désespoir de ses
parents qui ne reconnaissent plus leur fille, un langage ordurier. C'est
qu'elle en apprend, des mots, au contact de ses amies Christine et
Mathilde, en fauteuil. "Du rab en frites!" est leur cri de
ralliement à la cantine. Ces amitiés hospitalières sont aussi des amitiés
particulières, le genre d'amitié à la vie, à la mort. Celles des rêves
impossibles, fous, qu'on échafaude dans le réfectoire pour tenter, la
nuit venue, de les réaliser. Ce n'est pas tant le rêve qui compte mais
la communion qui existe lorsqu'on s'unit un instant pour qu'il devienne réalité.
Réunion de l'esprit, des espoirs impossibles et de la volonté de sortir
de soi et de son destin. La mort est là, le handicap également, mais ce
qui surnage, ce que l'on retient de cette atmosphère du service des
"grands", c'est une communion très enfantine, amitié amoureuse
d'adolescents qui se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un univers qui
a tout de l'enfer mais qui devient pour un temps le paradis. La jeune
fille rêve et tente d'imaginer ce qu'un "fantasme" peut bien être...
Alors, on prend les rêves des autres:
"J'ai toujours rêvé d'avoir des jambes de rêve, je veux dire, rien
que pour les croiser et les décroiser comme Marlène Dietrich dans
"L'ange bleu"; ou danser comme Brigitte Bardot dans "Et
Dieu créa la femme", la robe tirée au-dessus du genou, et tout
parfait de la cheville à la cuisse." L'amour, dans "le Paradis
des tortues", se réduit longtemps à une interminable interrogation
sur le baiser. Savoir si oui ou non, c'est dégueulasse, et si ça fait
"quelque chose" ou non. Et si Raphaël est bien un idiot qui lit
"Pif Gadget" à seize ans, ou s'il est un jeune homme séduisant.
Pour notre héroïne, son séjour à l'hôpital est donc l'occasion
d'entrer dans
l'adolescence, dans ses tourments et ses espoirs sans perdre tout à fait
l'esprit d'enfance. Nos jeunes ont l'air de croire que le monde est aussi
simple qu'une chanson d'Hugues Aufray: leur rêve est de sortir, de
prendre un voilier et de "hisser la grand voile", partir au
loin. La fugue, d'ailleurs, est un élément de cohésion du groupe. Ces
jeunes chipies en fauteuil et les quelques garçons qui les entourent se défendent
contre l'agression du monde par une impressionnante violence verbale mais
aussi par l'échappée belle, tant au propre qu'au figuré.
Comme parfois à l'école lorsque l'esprit semble voguer très loin et ne
plus se raccrocher aux paroles du professeur, à l'hôpital, la pensée
passe par-delà le blanc des chambres et la cantine:
"Je confondais des mondes colorés, voyais des
dunes, respirais des vents qui avaient parcouru et emporté tous les
parfums de la terre, reconnaissais enfin les visages de mes surs et frères
tortues, dont les carapaces d'écailles brunes voguaient si bien dans les
eaux troubles. Je voyais leurs yeux fixés au-delà des abysses, pleins de
la fureur des insoumis qui trouvent toujours la faille. Et dans la pièce
exiguë, la solitude de la chambre fermée à clef, par-dessus les hauts
murs, j'ai senti s'éloigner la nuit de kaolin et son endormissement. Dans
la chambre exiguë, je savais désormais qu'il y avait d'autres mondes".
Emmanuelle Marie tente, dans "Le Paradis des tortues", de
restituer un univers clos, étrange prison dont on s'échappe par l'amitié
et l'entraide, mais aussi par la violence et même la cruauté. Le lecteur
suit vaille que vaille les aventures d'une jeune fille au pays des
tortues, les progrès de son intégration et l'apparition chez elle d'une
véritable intériorité, d'une réflexion déjà profonde sur l'existence
à l'occasion de son séjour à l'hôpital. Loin de nous l'idée de prétendre
que ce premier roman est pleinement réussi, qu'il surpasse bien des
romans de la rentrée littéraire... Cependant, et même s'il y a quelques
bémols à formuler à une critique optimiste, il apparaît que "le
Paradis des tortues" fait surface, émerge du lot des écrivains
"débutants" par la maîtrise du style mais aussi, et c'est plus
rare, de la narration. Qu'on n'attende pas de la plupart des écrivains
une démarche révolutionnaire, tant dans le fond que dans la forme, c'est
une réalité. S'en désoler serait inutile et s'en accommoder, ne plus
rien attendre de la littérature si ce n'est sa seule pérennité.
"Le Paradis des tortues" ne fait pas exception et prend sa
place, honorable,
parmi les premiers romans qui méritent qu'on s'y attarde.
Eva Domeneghini |