Le Paradis des tortues

d'Emmanuelle Marie(la Différence, 98F, ISBN: 2-7291-1318-5)

par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr
 

Voilà un premier roman qui en est un, résolument: dans "Le Paradis des tortues", Emmanuelle Marie s'attaque à un récit d'adolescence, de pré-adolescence même avec une fougue qui frise l'impudence. C'est un pari qu'elle engage: rentrer dans l'esprit d'une jeune fille de onze ans qui fait son éducation sentimentale dans un hôpital pour enfants. Le style s'adapte à son sujet et se dépouille de tous les oripeaux du "beau style": tout le roman est ainsi un exercice consistant à parler comme elle parle, cette "petite" qui se dit toujours grande, sans pour autant tout sacrifier à l'expression orale qui sied à son âge. Il s'agit donc de parvenir à un équilibre et l'ensemble du livre se situe dans ce no man's land, terrain miné et difficile, de l'écriture qui se fixe pour tâche de restituer les goûts et les couleurs de l'enfance.

Mais résumons-nous: la "petite" donc entre chez les grands (c'est-à-dire ceux qui ont de 14 à 16 ans) pour son hospitalisation. Là, au milieu de filles en fauteuil roulant ou souffrant de scolioses douloureuses, elle découvre la vie et ses méandres, et même, croit-elle, l'amour. "Le Paradis des tortues" ne brille donc pas, c'est flagrant, par l'originalité de son sujet. Cependant, nous nous permettons une remarque: le ton du roman, sa facture si l'on veut, est, elle, originale. Emmanuelle Marie, qu'on se le dise, a un ton, elle a un style. De nos jours, c'est un cas rare, l'exception chez les nouveaux romanciers. Qu'en est-il du style, alors? Il ne détonne pas, il confirme que la maîtrise existe parfois dès les premiers textes publiés:
"Ça faisait des éclats de lumière sur les plafonds, des ondes qu'on pouvait
suivre des yeux. Autour, j'entendais ronfler les filles, retenais mon souffle,
écoutant, par-dessus les corps allongés et les bruits du dortoir, glisser les
respirations. A quoi rêvaient-elles? À des courses effrénées, des marathons,
tandis qu'au pied des lits, les fauteuils roulants vides cinglaient du chrome sur les murs bleus. Derrière les rideaux qui tremblaient, j'entendais aussi la mer. 
"Ecoute la mer! disait ma mère. Imagine qu'elle t'emporte entre tes bras d'écume, au pays des poissons, glisse avec eux dans les eaux douces des profondeurs, jusqu'à l'ivresse.
" C'est ça oui. Les profondeurs. J'en étais loin encore, et pourtant il me semblait qu'un courant venu des abysses m'y entraînait déjà...Parfois j'entendais se fissurer le plâtre des corsets, couiner des poulies de celles qu'on mettait en extension la nuit, et dont certains soupirs trahissaient l'agacement des membres entravés. On aurait dit les carapaces de ces tortues de mer qui, chauffées à blanc sous un soleil de plomb, craquaient enfin à la fraîcheur des bagues de la marée montante. Des tortues, des milliers de tortues, ensablées tout à l'heure, légères maintenant, dérivant vers les grands fonds."
Les tortues, ce sont tous ces jeunes qui perdent leur temps et leur vie à
l'hôpital. Et pourtant, c'est peu de dire que "le Paradis des tortues" n'est pas un roman pessimiste. Il est même l'inverse. Son hospitalisation conduit la jeune fille à apprendre à vivre parmi les autres, au contact des "grandes" elle comprend certains enjeux de base de l'existence, la mort elle-même se révèle à elle à l'occasion de l'opération qu'elle doit subir. Pas la mort, l'idée de la mort:
"Je n'ai rien vu. Pas de lune ensommeillée roulant dans des cieux inquiétants, ni étoile de phosphore, ni tortue de mer aux géantes nageoires, ni monstre gluant et baveux surgissant de profonds abîmes, pas un nuage, pas de petit Jésus bienveillant, pas de lépidoptère bourdonnant, ni de vaisseau voguant vers l'Hadès. Rien. Juste le noir. Tout noir. Très noir, depuis le moment du sommeil jusqu'à celui de l'éveil. Mais pas comme dans un rêve. Plutôt comme dans un puits, un trou absolument. Et puis c'est tout. La chambre était de nouveau dans la lumière, et Barbie trônait dans son petit siège orange sur la table roulante.
Cette Barbie est conne avec ses jambes raides et son oeil vide, j'ai pensé, mais je la voyais. J'étais toujours là alors? Bon. J'étais pas morte
."
Elle n'est pas morte, elle emploie désormais, au désespoir de ses parents qui ne reconnaissent plus leur fille, un langage ordurier. C'est qu'elle en apprend, des mots, au contact de ses amies Christine et Mathilde, en fauteuil. "Du rab en frites!" est leur cri de ralliement à la cantine. Ces amitiés hospitalières sont aussi des amitiés particulières, le genre d'amitié à la vie, à la mort. Celles des rêves impossibles, fous, qu'on échafaude dans le réfectoire pour tenter, la nuit venue, de les réaliser. Ce n'est pas tant le rêve qui compte mais la communion qui existe lorsqu'on s'unit un instant pour qu'il devienne réalité.
Réunion de l'esprit, des espoirs impossibles et de la volonté de sortir de soi et de son destin. La mort est là, le handicap également, mais ce qui surnage, ce que l'on retient de cette atmosphère du service des "grands", c'est une communion très enfantine, amitié amoureuse d'adolescents qui se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un univers qui a tout de l'enfer mais qui devient pour un temps le paradis. La jeune fille rêve et tente d'imaginer ce qu'un "fantasme" peut bien être... Alors, on prend les rêves des autres:
"J'ai toujours rêvé d'avoir des jambes de rêve, je veux dire, rien que pour les croiser et les décroiser comme Marlène Dietrich dans "L'ange bleu"; ou danser comme Brigitte Bardot dans "Et Dieu créa la femme", la robe tirée au-dessus du genou, et tout parfait de la cheville à la cuisse." L'amour, dans "le Paradis des tortues", se réduit longtemps à une interminable interrogation sur le baiser. Savoir si oui ou non, c'est dégueulasse, et si ça fait "quelque chose" ou non. Et si Raphaël est bien un idiot qui lit "Pif Gadget" à seize ans, ou s'il est un jeune homme séduisant.

Pour notre héroïne, son séjour à l'hôpital est donc l'occasion d'entrer dans
l'adolescence, dans ses tourments et ses espoirs sans perdre tout à fait l'esprit d'enfance. Nos jeunes ont l'air de croire que le monde est aussi simple qu'une chanson d'Hugues Aufray: leur rêve est de sortir, de prendre un voilier et de "hisser la grand voile", partir au loin. La fugue, d'ailleurs, est un élément de cohésion du groupe. Ces jeunes chipies en fauteuil et les quelques garçons qui les entourent se défendent contre l'agression du monde par une impressionnante violence verbale mais aussi par l'échappée belle, tant au propre qu'au figuré.
Comme parfois à l'école lorsque l'esprit semble voguer très loin et ne plus se raccrocher aux paroles du professeur, à l'hôpital, la pensée passe par-delà le blanc des chambres et la cantine:
"Je confondais des mondes colorés, voyais des dunes, respirais des vents qui avaient parcouru et emporté tous les parfums de la terre, reconnaissais enfin les visages de mes sœurs et frères tortues, dont les carapaces d'écailles brunes voguaient si bien dans les eaux troubles. Je voyais leurs yeux fixés au-delà des abysses, pleins de la fureur des insoumis qui trouvent toujours la faille. Et dans la pièce exiguë, la solitude de la chambre fermée à clef, par-dessus les hauts murs, j'ai senti s'éloigner la nuit de kaolin et son endormissement. Dans la chambre exiguë, je savais désormais qu'il y avait d'autres mondes".

Emmanuelle Marie tente, dans "Le Paradis des tortues", de restituer un univers clos, étrange prison dont on s'échappe par l'amitié et l'entraide, mais aussi par la violence et même la cruauté. Le lecteur suit vaille que vaille les aventures d'une jeune fille au pays des tortues, les progrès de son intégration et l'apparition chez elle d'une véritable intériorité, d'une réflexion déjà profonde sur l'existence à l'occasion de son séjour à l'hôpital. Loin de nous l'idée de prétendre que ce premier roman est pleinement réussi, qu'il surpasse bien des romans de la rentrée littéraire... Cependant, et même s'il y a quelques bémols à formuler à une critique optimiste, il apparaît que "le Paradis des tortues" fait surface, émerge du lot des écrivains "débutants" par la maîtrise du style mais aussi, et c'est plus rare, de la narration. Qu'on n'attende pas de la plupart des écrivains une démarche révolutionnaire, tant dans le fond que dans la forme, c'est une réalité. S'en désoler serait inutile et s'en accommoder, ne plus rien attendre de la littérature si ce n'est sa seule pérennité.
"Le Paradis des tortues" ne fait pas exception et prend sa place, honorable,
parmi les premiers romans qui méritent qu'on s'y attarde.

Eva Domeneghini