Quitter la ville

de Christine Angot (Stock, 202p, 105 F)

par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr


Le nouveau livre de Christine Angot constitue sans doute une surprise pour
ceux qui ne la connaissent pas. En effet, après «L’inceste», combien de gens se sont sentis autorisés à lui conseiller de changer de registre, de ne plus écrire sur l’inceste disaient-ils, parce qu’à la fin, ça n’est plus de la
littérature? Ces conseils, Christine Angot ne les écoute pas, mais ils la
blessent. Alors, elle réplique. Elle répond à la violence par un nouveau
livre, une réponse à tous, au monde, à ceux qui ont compris, qui ont essayé, à ceux qui ont échoué et à ceux, si nombreux, qui n’ont même jamais essayé de comprendre.

«Quitter la ville» est un récit, si l’on voulait résumer-exercice périlleux,
un récit qui «narre» (pour reprendre le terme de l’article de Thierry
Guichard, cité dans le livre) la sortie de «L’inceste», ses conséquences, la
violence faite, subie, l’endurcissement. Un récit qui tente de montrer, de
démontrer qu’on n’arrêtera pas le train en marche. Christine Angot a pris un chemin en littérature, elle s’y tiendra. Son parti, c’est celui du combat,
de la violence contre les imbéciles, de la tendresse et de la douceur pour
les amis, les vrais, si peu nombreux, et le ton est souvent déclamatoire,
comme s’il lui fallait exorciser des démons qui l’assaillent. Dans ce livre,
elle procède à l’extension du domaine de la lutte, c’est l’histoire d’une
confrontation avec le réel à partir d’un événement réel: la sortie d’un
livre, son succès et la polémique qui s’ensuivit.
Car elle ne comprend pas les réactions des lecteurs, ceux qui lui écrivent:
des lecteurs amoureux, qui l’aiment pour ce qu’elle n’est pas, d’autres qui
la haïssent avant même de l’avoir lue, pour ce qu’ils croient qu’elle est.
Comme s’ils la connaissaient à travers ses prestations télévisuelles. Elle
réplique, elle répond: devant son ordinateur, l’écrivain répond au miroir
déformé que lui renvoie le monde, miroir déformant, terrifiant, si peu
souvent juste, et trop souvent fallacieux, imprécis, voire injurieux. Le
débat sur «L’inceste» n’est plus et n’a jamais été un débat sur un livre,
mais un débat «pour ou contre Christine Angot», pour ou contre une personne.
Le thème du livre entraîne sans doute ces libertés prises à l’encontre de la
plus banale bienséance: puisqu’elle déballe tout, disent-ils, alors on va la
juger, elle. Pas l’écrivain, mais la femme.

Il y a les lecteurs, les critiques il y a le monde littéraire parisien. Les
noms sont donnés. Et peu importe, que vogue la galère. Il ne faut pas
prendre «Quitter la ville» pour une dénonciation des moeurs littéraires dans
la capitale. Ce serait non seulement une acception réductrice du livre, mais
même totalement fausse. Les réactions hystériques, de mauvaise foi,
agressives et injurieuses (telles celles qui traitent l’auteur de «pute» et
son éditeur, Jean-Marc Roberts, de «souteneur»...), sont le révélateur d’une violence plus générale. Car ce qui prédomine et ce qui frappe, dans «Quitter la ville», c’est l’incompréhension dont font montre la plupart des
interlocuteurs, et jusqu’aux amis de Christine Angot. Elle est célèbre, et
c’est tant mieux. Mais c’est tant pis, car cela implique des malentendus,
des ruptures. Elle qui explique que mettre des noms dans des livres, «ça
détruit tout», souffre intimement de l’incompréhension. Elle veut, elle
s’obstine à se faire entendre. Alors, elle parle. Elle cite Antigone et
Oedipe, se compare à la première, se trouve un peu prétentieuse de le faire, s’en amuse. Mais c’est beau, ces passages sont une respiration dans un livre qui ne cesse de citer des propos orduriers: il y a ceux qui la traitent de poissonnière, ceux qui disent qu’elle «incarne la dégénérescence des
lettres», ceux qui refusent de la saluer. Les lecteurs sont les plus
étranges: sans cesse, ils s’enquièrent, comme s’ils s’adressaient à une amie
proche, de la santé de Léonore, pour savoir si elle lira les livres de sa
mère, et ce qu’elle en pense. Il y a ceux, si nombreux, qui lui disent leur
amour, étouffant, souvent fou, qui lui jettent ça à la figure, ils
enserrent Angot de leur amour puis repartent tranquillement chez eux, cette
commission faite ou pire, l’appellent chez elle pour lui parler d’eux, lui
dire qu’ils sont «bouleversés» par «L’inceste». Sans rien comprendre
vraiment, ni rien respecter.
Le milieu littéraire parisien ne mérite pas plus de louanges. Peu d’amis à
Paris, en dehors de la maison Stock. Aucun chez les autres. Il y a de
l’indifférence, puis de la jalousie. On s’amuse en lisant que chez Grasset,
rue des Saints-Pères, on supporte de plus en plus mal la présence répétée de Christine Angot à l’hôtel d’à côté. «On est plus chez nous», répète-t-on
dans la maison, et en particulier Jean-Claude Fasquelle. Quand on vend
40 000, on devient trop visible, on envahit l’espace. On est jaloux, on est
envieux, on en a marre de la fille qui se prend pour un écrivain et qui vend
avec ses histoires d’inceste plus de livres qu’elle ne devrait.
Inadmissible, racoleur, pervers.
Montpellier, autre ville, autres lieux, mêmes  réactions, démultipliées par
le succès et par la célébrité locale. Christine Angot ne peut plus sortir de
chez elle sans être interpellée, regardée comme une bête curieuse. A la
librairie Molière, on lui parle comme à un chien, sans s’introduire, ni un
simple «bonjour», ni un sourire. Comme à un personnage de fiction,
justement, comme si en face, on n’avait que le personnage Christine Angot et pas une personne. Il y a loin d’un personnage à une personne. Réduire
l’individu à sa fonction est toujours pour celui qui en est victime la cause
de souffrances car on ne reconnaît pas par  là une oeuvre, un
accomplissement, mais une célébrité abstraite, déréalisée et qui autorise
toutes les transgressions.
Christine Angot pense avoir trouvé la parade: à ceux qui lui demandent si
elle est bien celle qu’ils croient qu’elle est, elle répond que «non, je ne
suis pas Christine Angot
». Lâche soulagement? Plutôt une défense, une
réaction de survie. De là une grande souffrance, «des moments de grande
déprime
», des joies devant les ventes qui montent, car un écrivain écrit
pour être lu. Pour qu’on le lise, et qu’on tente d’apprécier une oeuvre, de
comprendre une langue qui se parle et se cherche. Or, ce qui se produit, ce
sont souvent des accusations de voyeurisme, c’est une annexion à des
tendances littéraires soit-disant globales: la négation de l’écriture, sa
destruction dans un magma de critiques informes, terribles, sans fondement
autre que le ressentiment et la haine, injustifiée et injustifiable. Alors,
bien sûr, Christine Angot répond. Avec violence, avec humour, avec
désespoir. Et surtout, elle écrit. Raconte la mort du père, la page blanche,
puis «noire», dans «Libération». Elle continue. Persiste et signe. C’est là
que réside sa force, car c’est un écrivain libre, qui combat tous les jours
pour sa liberté, pour la préserver et la proclamer.

Pour la soutenir, il y a des amis. Quelques-uns. Parmi les noms connus,
citons Camille Laurens et Anne Garréta (auteur Grasset), qui est pourtant si
«différente», si «intelligente», «cosmopolite», qui a compris («un peu
tard
») qu’elle n’était pas une «idiote» et qui parle avec Christine Angot,
qui brise le silence, les tabous parisiens. Il y a aussi quelques critiques
intelligentes, des lettres qui tentent de comprendre et non de juger. Et il
y a les autres, Marie-Christine, la mère et les proches. Des soutiens
précieux qui l’aident à poursuivre son cheminement littéraire si difficile,
ambitieux, démesuré mais c’est bien ce qui le rend intéressant: l’ambition
est le vice charmant des écrivains de talent. Ici, l’ambition, c’est de
survivre, de survivre en écrivant bien sûr, en vivant, parmi les autres,
dans le monde et malgré lui. Contre lui, si souvent, mais en son sein car
même s’il est à la marge, sur le bord, l’écrivain appartient au monde.

 Encore un mot: l'incompréhension peut être surmontée, il suffit de faire un
effort: il est impossible d'espérer comprendre si l'on prend les livres de
Christine Angot au premier degré, c'est-à-dire pour des témoignages, même littéraires, sur la vie de l'auteur. Il ne s'agit pas de témoignage, mais de littérature. Ou alors un témoignage sur le monde, sur une voix qui l'entend.
Donner des noms, pour Christine Angot, est un moyen pour continuer un
chemin, pas une dénonciation de telle ou telle personne. Il est fort
probable que toutes les personnes citées ne seront pas de cet avis, et
prendront ce livre comme une revanche. Il l'est en effet, en ce qu'il
constitue une mise en abyme de l'œuvre, un travail du négatif qui reflète
autre chose et tente de montrer ce qui ne l'a pas été. Et l'écrivain y
parvient, aussi, grâce à cet humour qui jamais  ne quitte la plume, on rit
de bon cœur en lisant ces phrases drôles à force de raconter des événements si difficiles. Si l'on perd tout, il reste le rire, irréfléchi, comme après la mort du père, comme après des réflexions dans une librairie, toujours le rire qui triomphe du monde.
Il s'agit de comprendre que "Quitter la ville" n'est pas, et pas plus que
"L'inceste", un témoignage (sur la relation entre l'auteur et le lecteur,
sur le milieu littéraire...) mais une leçon de vie, et d'écriture. Mais
encore une fois, il y aura des pour ou contre Christine Angot, puisqu'elle
parle d'eux, et qu'ils s'y reconnaissent. La phrase citée en exergue du
livre est tirée d'"Interview": "La violence commence dès qu'on sort de chez soi". Il y a eu violence, elle a été subie, mais il y a aussi la réplique.
Mais si l'on sort des noms, de cette prétendue dénonciation, il y a une
chance d'apprécier l’œuvre. Les noms servent à l'écrivain, pas pour
dénoncer mais pour mettre en forme. Le problème, bien sûr, c'est que les
noms renvoient à des personnes existantes. Mais il faudrait que ces
personnes se voient dans ce livre comme des personnages, justement, des
prétextes, et non des victimes. Ils ne le feront pas, puisque le nom est
constitutif de l'identité, il la modèle. Christine Angot sait que sa manière
de concevoir l'acte d'écrire ne peut être comprise comme elle l'entend dès
lors qu'elle donne des noms, qu'elle entre dans le réel ou ce qu'on croit
tel. Là, ce n'est plus de la littérature, c'est du vrai et il y en a que ça
gêne. A leur place, qui ne réagirait pas à l'identique? Sans doute ceux qui
veulent aller au-delà de l'apparence, au-delà du réel, peut-être justement
dans la fiction.

Christine Angot continue de dire, d’écrire, qu’envers et contre tous, que
malgré eux, malgré le monde, elle existe en tant qu’écrivain. Et un écrivain
qui veut toujours être compris, entendu: «Il y a des gens gentils partout,
il y a des gens intelligents qui courent les rues, il suffit de leur
expliquer et on va le faire. On va leur dire: j’aime Christine. On va leur dire et on va leur expliquer pourquoi. Moi je vais le faire, je commence.
Mais ne commencez pas à vous imaginer que j’écris pour être aimée de vous, c’est impossible. Vous voyez bien que les phrases éloignent. C’est des rêves pauvres, c’est des trucs de gamin. Alors tu as une solution? Qu’est-ce que tu proposes? Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire? On arrête avec ça. On ne cherche pas de solutions. On n’accuse personne. Personne n’est parfait. On essaie de passer et si possible cette fois pas en douce
».
En dépit de ce qui a été vécu et qui devient ici littérature, devient
inaliénable, le changement de nom, d’identité, de ville quand le père l’a
reconnue. Même si elle doit encore quitter la ville, quitter cette ville,
vivre ailleurs, à Paris, c’est pour continuer et jamais pour s’arrêter. Nous
le disions, on n’arrête pas un train en marche. Même si c’est un train qui
peut dérailler, il repart, crissant et cahotant. Christine Angot est libre,
avis à ceux qui l’ignoraient. Ce n’est pas drôle tous les jours, c’est un
combat, et il en vaut la peine.

Eva DOMENEGHINI