Les belles Âmes

de Lydie Salvayre (Le Seuil, 156p, 89 F)

par Eva Domeneghini
eva.domeneghini@free.fr


Après la lecture de ce roman, lorsqu’il tente de tirer un bilan «à chaud»,
une question vient à l’esprit du critique: comment l’écrivain parvient-il à
concilier le sordide du sujet et un sens de l’humour plus qu’honorable?

Toutes les catégories de lecteurs potentiels pourront se sentir visées par
l’ironie féroce déployée ici à longueur de pages, puisqu’elle n’épargne
personne, riches ou pauvres, bourgeois ou «jeunes» des cités. Le ridicule de la situation initiale, tout d’abord: un groupe de touristes part faire un
petit tour chez les pauvres pour découvrir «l’envers des grandes villes et
leur désolation». Les bourgeois s’encanaillent et rien ne va plus...
Plantons le décor: ces touristes d'une espèce bien particulière se veulent
charitables, ils désirent ardemment, disent-ils, découvrir la «réalité»,
partent, le cœur vaillant, en quête de la «vérité» de notre vieille Europe.
Pas de grands monuments ou de musées au programme du tour opérator Real Voyages. Rien que du vrai, vous dis-je, pas du chiqué: des tours, des cages d’escalier puantes, et des pauvres en vrai, qui témoignent, de Paris à
Bruxelles, de Milan à Ratisbonne.

Il est vrai que l’idée est saugrenue, mais elle permet en tout cas à Lydie
Salvayre de se mettre en colère et de faire un joli portrait de groupe. Un
narrateur omniscient mais bien invisible se livre à un saisissant portrait
du groupe, ces «belles âmes» si bien intentionnées, si politically correct
qu’elles en deviennent suspectes. Il y a les rationalistes, la bourgeoise
révolutionnaire et atrabilaire, une autre qui travaille à «Gloria» et
emploie ses journées à tenter de séduire un écrivain à succès dont le
passe-temps favori est de parler de ses livres, enfin le parfait capitaliste
égaré dans ces lieux en quête sans doute d’une espèce de rédemption. Voilà pour les touristes, mais il y a aussi dans le lot les «accompagnateurs»: un ancien séminariste porté sur les sermons mystiques et apocalyptiques, un
chauffeur blasé et surtout deux protagonistes de premier plan: Jason
(«prononcer Djéson», nous est-il répété), un «vrai» jeune des cités qui joue
au délinquant en colère et Olympe, sa petite amie réservée et triste,
presque invisible au départ.
Voilà nos amis partis en quête de l’Europe telle qu’elle se pratique et non
telle qu’elle devrait être. On pourrait s’attendre à un catalogue d’inepties
littéraires sur la misère débitées avec la meilleure volonté du monde, à un
roman à la Zola (en plus «moderne», et en plus court, marché oblige), social en diable et qui dresserait un tableau apocalyptique du vieux monde et de ses bas fonds. C’eût été dans l’air du temps.

C’est tout le contraire qui se produit, et c’est bien là une heureuse
surprise. Les nouveaux pauvres rencontrés durant ce voyage sont aussi
maltraités que les petits-bourgeois précités: personne n’échappe au regard
terrible du narrateur, sans toutefois que soient réellement jugés leurs
errements. La caricature guette parfois, nécessairement. Mais Lydie Salvayre s’en rend bien compte et s’en tire bien en allant au devant du lecteur qui ne saurait pardonner à l’auteur la moindre fausse note: le narrateur s’autocritique et s’accuse de faire dans le cliché. Avouons tout de même que l’ironie fait souvent mouche: le littérateur Flauchet «ne compte pas rentrer bredouille du voyage. Il ne veut pas se laisser doubler par la génération montante des romanciers aux dents longues, les Desmond, Rudier, Gabert, Larson et compagnie. Passer pour un écrivain has been, ça lui ferait mal au ventre. Bien qu’il ait la quarantaine bien sonnée, il s’est abonné à Technikart. En progrès.»  Ou encore, au sujet d’Odile B, la perpétuelle énervée: «Odile .B clame sans répit transparence et authenticité,  mots prononcés à raison de sept fois par semaine, et plus lors des périodes estivales (par ordre décroissant, nous trouvons: vérité, sincérité, loyer et lunettes: objet qu’elle égare continûment)
Les travers de chacun, bien de leur époque eux aussi, sont sans cesse
montrés du doigt et l’on ne peut s’empêcher de sourire devant l’imbécile
bonne conscience et l’ennui qui finit par en résulter: trop voir la
pauvreté, ça finit par lasser. Sauf peut-être notre écrivain qui en tire
matière à réflexion: «La nuit passée, il a eu, dit-il, une révélation
capitale: laisser tomber le beau style car le beau style veut dire
mensonge


La pauvreté lasse donc, trop de misère et les bonnes intentions
s’évanouissent aussi vite qu’elles étaient advenues. La commisération, la
pitié en somme, n’étaient que façade. Chacun espère se retrouver chez lui,
tranquille et serein, devant son poste de télévision pour regarder sur
l’écran les violences des cités. Il est trop fatiguant d’aller plus loin,
d’autant que le groupe si soudé dans la pitié voyeuriste se dévoile
finalement aussi violent et primaire que ces fameux pauvres qu’il était
parti chercher. Le naturel enfoui sous des dehors amènes et bien élevés ne
manque par de revenir, au galop comme il se doit, à force de côtoyer ces
«sauvages» modernes sans éducation ni manières.
 Ce court roman ne prétend pas porter un quelconque jugement sur la société du spectacle, c’est là sa force, mais aussi sa faiblesse. On pourra
regretter (ou s’amuser, indulgents que nous sommes) les choix du narrateur
qui joue un peu faiblement sur les mots («Détournons-nous de lui. Et allons voir plus loin si Olympe y est. Elle y est, miracle du roman»...) et franchement s’amuser des portraits réussis de l’hystérique de l’histoire qui explique que «la vérité n’a point à se cacher, pour cruelle qu’elle soit. Et plus on cherche à la heurter, à l’amadouer, à l’interdire, plus on l’énerve (la vérité). Avis. Personne au monde, lance-t-elle à son mari d’une voix suraiguë, personne au monde ne m’empêchera de dire que ce type est un exploiteur et une sous-merde». On sent ici l’œil du psychiatre, emploi qui est celui de Lydie Salvayre dans le civil.

Et comment achever un tel roman? En queue de poisson, comme il se doit, mais en avertissant le lecteur: «Ceci n’est pas une façon d’achever un roman, j’entends déjà les reproches».  Sa fin n’est pas pourtant ce qu’il y a à reprocher au roman de Lydie Salvayre. Le portrait de groupe est réussi, l’ironie fait mouche. Alors, rien à redire? Peut-être, à force de tirer sur  tout ce qui bouge, l’auteur enfouit-elle ce qu’il s’agissait de dire et de
transmettre sous trop de tonnes de bons mots et de sarcasmes bien sentis.
«Les Belles Ames» est un pamphlet tonitruant qui se refuse au manichéisme, ce qui en soit est déjà une prouesse par les temps qui courent. Le style est simple et direct, peu recherché. Sans prétention, l’analyse de ces belles âmes qui se croient honorables permet à chacun d’y reconnaître un ami, un parent ou un travers de notre société occidentale. Mais malgré le message presque politique qui se dégage du thème du livre, il nous semble discerner cette même caractéristique que l’on trouve dans les romans d’Amélie Nothomb: à savoir que l’humour permet au roman de tenir sur ses pieds mais qu’une fois dépouillé de ses oripeaux distrayants, la trame semble bien mince.
Pour conclure, ne faisons pas les difficiles et contentons nous d’un roman
amusant, simple et qui ne cherche pas à éduquer ses lecteurs mais à leur
ouvrir les yeux. Sur quoi, c’est à eux de le découvrir.

Eva Domeneghini