Lauve le pur de Richard Millet (POL, 298 p, 125 F) |
Richard Millet est un écrivain militant, qui se bat quotidiennement, dans son travail de professeur des collèges, contre la mort du savoir et de la langue française. Originaire de Corrèze et longtemps professeur en banlieue parisienne, il tente détablir un lien dans ses livres entre la mémoire des campagnes, pleine de souffrances physiques et de misère morale, et le délabrement urbain de la banlieue. Lauve le pur est un roman qui frappe dabord par sa violence.Les premières pages entraînent le lecteur dans la cavale désespérée de Thomas Lauve, jeune enseignant, qui traverse Paris malade, plein de ce vomi et de ces déjections dont le lecteur comprend, à mesure quil progresse dans la lecture, limportance. Si le jeune Lauve, Corrézien originaire du petit village de Siom, est pur, cest parce que son âme blessée se sent solidaire de tous les malheureux et tous les exclus du monde. Richard Millet mêle le souvenir de son village et celui de la banlieue au milieu de la place du village doù son héros raconte aux femmes du lieu, la nuit tombée, son histoire. Le procédé peut agacer, tant il paraît artificiel. Mais Lauve le pur ne frappe pas par sa vraisemblance. La terrible violence physique et morale qui emplit lensemble de loeuvre est difficilement supportable, car le lecteur doit supporter la saleté et le goût de la merde à toutes les pages. Ce que veut montrer Richard Millet, cest quil existe ce quil nomme une grande fraternité de lexcrément dans les campagnes françaises, et que cette misère, qui entraîne lignorance de toutes les normes dhygiène et de vie normale, se retrouve aujourdhui dans les grands ensembles. Thomas Lauve est un jeune homme nostalgique de son pays, de son village, et il se sent inadapté au monde, à la société, à son métier même. Son savoir, au milieu de jeunes qui nen veulent pas, qui le méprisent, ne sert à rien, il est même le contraire dun atout:Ils étaient là, murmurait-il, sans rêves, ignorants, sans avenir ni mémoire, lair de ne rien sentir, de ne rien désirer, résignés à la pluie comme à la fin du siècle ou de la civilisation, attendant que ça sonne, de lautre côté de la grille (...). Sans respecter la linéarité de lhistoire de Lauve, Richard Millet revient ensuite à son histoire, à sa famille. Mais cest pour mieux démontrer que cette même merde au cul qui revient sans cesse sous la plume est constitutive de lidentité du jeune homme. Son père, en effet, homme froid et énigmatique, navait dautre interêt dans la vie que de contempler ses excréments le matin, convaincu quil était que cétait le signe dune bonne santé. Son jeune fils a donc vécu dans la crainte de ne pas correspondre à ce désir fou du père, doù sa terreur et son errance dans les rues de Paris. La mère est partie un jour sans laisser de trace, abandonnant son fils à un père qui ne le respectait pas, car il était pour lui trop plongé dans les livres, trop inutile. La vie de Thomas Lauve est donc celle dun errant qui ne peut oublier la terre qui la vu naître et qui se perd, volontairement, dans Paris ou avec des femmes. Hanté par son enfance, malheureux en amour, instable et inquiétant, ce jeune homme mal dans sa peau fait peur et intrigue. Sa réponse à son mal être est lagression, le mépris, et la recherche dun plaisir quil sait être éphémère: Je lai regardée franchement, pour la première fois. Javais lhabitude de ces constats nocturnes, de ces femmes qui vous lancent à la figure des vérités qui sont comme des poignées de braises alors quelles demeurent, ces femmes-là, en deçà de toute vérité, dans la déception, lamertume, la défaite des sens: tout ce quon peut dire, à trois heures du matin, à un homme avec qui on vient de faire lamour comme si on sétait jeté dans des eaux ténébreuses. -Tu es du côté des morts, a-t-elle murmuré. Lauve le pur est donc un roman obsédé par les villes noires, puantes, les enfers nocturnes et lair enivrant des forêts corréziennes. La ville est plus proche de son stéréotype du XIXème siècle industriel que de la réalité parisienne contemporaine. Mais au-delà de cette obsession de lécrivain et de son héros, il y a le style, fait de phrases longues, difficilement accouchées, qui créent une impression de syncope, de trop plein et, parfois, de poésie. A force dinsister sur la désespérance, sur un constat trop dur, trop injuste, qui ne laisse aucune place à la vie et qui place ce narrateur du côté des morts, Richard Millet parvient parfois à atteindre son but: le calme succède à la tempête et la vie, à la mort. Sa phrase devient plus lente, coulée, et lon ne peut quapprécier cette violence contenue, faite de constats difficiles, de sentiments ambigüs et de rejet de la bêtise humaine. Car ce que recherche Lauve, n'est-ce pas la beauté dans la fuite, la solitude assumée et la contemplation de paysages désolés? Mais Richard Millet ne se limite pas à raconter de manière étrange et vive la vie dun jeune professeur. Lauve le pur est aussi une charge contre une certaine modernité, celle des jeunes de la petite-bourgeoisie et de leurs parents soixante-huitards, quil traite avec lexemple de cousins qui raccompagnent le héros après lenterrement de son père. Son mépris est absolu, le rejet total:mais je sentais que ça aussi, cétait pour eux de la littérature, que la France même était de la littérature, cest-à-dire ringarde, moribonde. Mais il y avait une vie après la mort et ils entendaient me le faire savoir, non par bonté dâme ni altruisme, mais parce quil fallait en finir avec ce que la France traînait avec elle depuis des siècles: son orthographe, son subjonctif, sa belle langue, sa littérature, ses vins, ses parfums, tout ce qui était un frein à la liberté individuelle, à linvention du présent, à la redéfinition sexuelle, au métissage universel, auraient-il pu dire sils avaient daigné me parler (...). Lauve est pur parce quil partage la souffrance sans jamais idéaliser ceux qui souffrent. Il est avec eux dans la puanteur, dans la misère morale, mais aussi dans leur rejet de la société, du savoir, de tout ce qui est, précisément, littérature. Il est pur au milieu de lhorreur dune certaine modernité, bien proche souvent du passé paysan de la vieille France. Revenu à Helles, dans son collège de banlieue, Lauve parle à ses élèves, sans penser quils puissent comprendre. Mais il sent que cest son devoir, malgré tout, malgré la déception devant le monde et lignorance de ses interlocuteurs, leur refus de lécouter: Jai parlé. Je leur ai dit quils étaient des assistés, des pauvres, des malheureux, que le monde se divise en maîtres et en esclaves, que moi aussi jétais une sorte desclave et que cétait pour ça que je men allais, que je quittais le navire, que je navais pas envie de finir comme eux, comme leurs parents, comme tout le monde (...) Je ne suis plus des vôtres, mentendez-vous, je ne lai peut-être jamais été. Et puis, je ne peux plus rien pour eux, tout est trop violent, cette société, cette fin de siècle, même leur nom, je nen peux plus des Océane Delorme, des Christopher Lévesque, des Malika Lecoeur (...) Après ce constat final, désabusé, le pessimisme est de rigueur. Les esclaves modernes ne sont même pas conscients de leur servitude, et ignorent les moyens d'en sortir: la connaissance est méprisée, combattue au lieu d'être désirée. Pourtant, sans que le lecteur puisse sy attendre, après la mort du père, lacceptation de la disparition définitive de la mère et cette mise au point dramatique, Thomas Lauve parvient au calme et à une forme de paix intérieure. Paix impossible, car le monde est toujours là, oppressant et dangereux, méprisable, plein dimbéciles qui croient avoir raison. Malgré cela, malgré le monde, Lauve semble comme apaisé, dans la tristesse mais acceptant son malheur et sa condition, celle, au fond, de tous les hommes:Moi même je ny pensais plus; jen avais fini avec les morts, mon père reposait en moi, il y avait sans doute trouvé la paix, et ma mère était à présent toutes les femmes (...). Il finit ensuite par jeter aux orties ses convictions, son refus des autres, pour tenter enfin de construire quelque chose et de ne plus ressasser le passé. Construire après avoir fait un deuil, celui du père, de la mère et de la beauté du monde:Allons! Il me fallait dire adieu à la langue, à la littérature, à tant de personnages, vivants et morts, ceux qui avaient existé et les autres qui navaient que des vies imaginaires et toujours recommencées, les morts, les nus, les flamboyants, les reclus, les invisibles, les grands fantômes de lhumanité rêveuse, ceux que mon père et ma mère avaient rejoints, celle-ci en sen allant, celui-là en se couchant au fond de moi. Lauve le pur est un roman qui joue sur un vocabulaire excessif, axé sur la difficulté daccepter la vie comme elle est, où même l'éducation est rejetée par des adolescents sans repères, perdus dans un monde incompréhensible. Tous sont seuls même quand ils sont ensemble, réunis en bande. Richard Millet semble apprécier le lyrisme dans lécriture, et son roman est empreint dun sentiment du tragique finalement assez proche de lesthétique du romantisme malgré la place faite aux malheurs du corps face à ceux de lâme. Si le lecteur a eu le courage daller jusquau bout, au bout du malheur et de la souffrance dun homme, son sentiment ne peut quêtre mitigé en refermant ce livre: excessif donc, jusque dans son lyrisme désabusé, peu vraisemblable, violent toujours, Lauve le pur met en scène les malheurs dune société qui a oublié doù elle vient et qui ne sait pas où elle va. Constat pessimiste, déjà entendu, mais ce qui importe finalement, cest une forme de beauté dans lerrance de Lauve, pur parce quimpur, parce quinadapté, comme tous ceux quil rencontre. Son malheur est universel bien quabsolument particulier, il est celui qui afflige, en définitive, la condition humaine.
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