Quest-ce donc que la Décomposition? Après avoir tourné la question
dans tous les sens et toutes les directions, il ne semble pas, en définitive, que
lauteur lui-même ait voulu apporter une réponse. Parce que ce livre part dans des
directions opposées, parfois contradictoires, il ouvre des portes insoupçonnées et
dérange le lecteur facile, frivole, dont le narrateur ne cesse de se moquer.
La Décomposition est un livre exigeant à lextrême, il demande une
attention de tous les instants: à cause de son vocabulaire, mais aussi à cause des
implications, réelles ou supposées, de laction qui sy déroule.
Arrêtons nous quelques instants sur lauteur. Qui est Anne Garréta? Autant donner
de la chair à ce récit parfois axé sur lexercice de style. Cest un
écrivain qui pratique lart de se faire attendre: après un premier roman remarqué,
Sphinx, sorti en 1986 chez Grasset, et un deuxième opus plus obscur,
Pour en finir avec le genre humain en 1987, elle récidive avec Ciel
liquides en 1990. Peut-être labsence de publication jusquà la
Décomposition sexplique-t-elle par ses occupations: elle enseigne la
littérature française à Princeton, aux Etats-Unis, ainsi quà Rennes.
On ne peut pas dire quelle goûte pour autant le style professoral, et
lensemble de la critique a semblé on ne peut plus déroutée par le
livre, le style et la personnalité dAnne Garréta. La raison men
échappe, nous nous bornerons tout au plus à signaler sa présence dans un
débat sur les Etats-Unis sur une chaîne câblée française où le
journaliste ne trouva rien de mieux à faire que de lui demander pourquoi
il y avait tant de mots anglais dans son livre... Cétait visiblement
tout ce quil en avait retenu, le reste étant à lavenant (que cétait
un grand livre, qui avait fasciné la critique, que lon ne comprend pas
tout, si cétait un pas de plus vers la mondialisation du langage...).
Un auteur déroutant pour un livre qui ne lest pas moins, est-ce tout ce
que lon peut dire de cette Décomposition qui nous occupe?
Car de quoi sagit-il? Sil fallait résumer, et même si ici plus
quailleurs le résumé est un pis-aller facile pour lecteurs fatigués,
nous sommes en présence dun serial-killer bien étrange qui utilise A
la recherche du temps perdu comme livre de chevet. Dit de cette
manière, lensemble sonne comme un polar décalé, le pitch (le coeur de
lintrigue en langage branché) est déjà surprenant. Inutile toutefois de
préciser quAnne Garréta ne se commettrait pas dans ce genre dévoyé,
notre auteur(e) est bien trop attachée à un humour distancié, complexe
et à un genre indéfinissable fait de réflexions dont on ne sait si
elles reflètent la pensée de lauteur (ou bien linverse) ainsi que de
contraintes formelles assez strictes fixant le cadre de lensemble de
loeuvre.
Il sagit maintenant de démêler lécheveau de lintrigue et pour aider
à
la compréhension dun livre que, malgré toute notre admiration, nous
qualifierons de difficile.
Tout dabord, et pour évacuer la question, il semblerait quil découle
dun deuil, doù la mention En mémoire qui ouvre le livre. Cela ne
résoud rien, puisque quAnne Garréta naime pas parler delle, et on la
comprend. Mais peut-être cette considération permet-elle de comprendre
la tension qui parcourt ces pages malgré la décontraction affichée- au
détour du récit dune ballade nocturne sous les sunlights de la ville et
après un voyage dans lunivers des jeux vidéos, lauteur nous offre une
intéressante réflexion sur la déliaison qui résulte de la disparition
de proches et la perception de la mort. Tout se passe comme si, tout en
semblant si peu en proie à de véritables angoisses existentielles, notre
meurtrier se trouvait finalement perplexe devant son oeuvre, comme sil
connaissait un vertige profond, une chute dans labîme de la conscience,
avec, au fond, la desespérance de celui qui agit dans un cadre sans
comprendre son action et qui se cache ses véritables motivations. Qui
plus est, et pour ajouter à la confusion, on ne saura jamais si notre
héros est un homme ou une femme, confusion volontaire sil en est
puisque comme dans ses ouvrages précédents, Anne Garréta jette un voile
sur le sexe du narrateur (cétait dailleurs le point de départ de
Sphinx, un monde asexué).
Mais nous brûlons les étapes. Reprenons le fil pour expliquer dabord la
méthode si particulière de notre serial-killer. Il est le narrateur du
roman, ce qui, on laura compris, met le lecteur dans une situation
inconfortable. Cette charmante personne na que mépris pour le meurtre
automatique et ses cadavres exquis car même descendre dans la rue,
kalachnikov en main, et tirer au hasard, tant quon peut, dans la foule,
il y a dans cette méthode quelque chose qui pue linspiration. Et de
continuer Je plaide, moi, pour limmotivation du meurtre, comme
dautres avant moi pour limmotivation du signe (...). Au bout du
compte, son choix se porte sur loeuvre proustienne dont il éliminera un
par un les personnages en assassinant des passants selon une règle
grammaticale: laccord en genre (leur sexe) et en nombre (à la 37ème
ligne, le 37ème passant). Nous voilà donc entraînés dans une complicité
objective avec le meutrier philosophe et remarquablement cultivé, mais
qui refuse toute implication sentimentale, lui préférant le formalisme
dun choix arbitraire.
Un vaste débat philosophique souvre donc, au milieu dun humour
distingué et de phrases bien assénées, car lécrivain nest pas absent
de son propre récit. Et bien sûr, des meurtres en série. Est-ce tout?
Non, il faut encore signaler que les chapitres les plus intéressants
(Watchman, what of the night?, La chambre noire,
Lascension)- sur
le plan de la réflexion, de la matière, sentend- sont précisément ceux
où personne nest trucidé mais où lerrance devient mentale et où
lambiguïté du rôle du lecteur est affirmée et martelée par notre
meutrier narrateur.
On a assez reproché au style dAnne Garréta dêtre ampoulé, mais, sil
est classique, cest pour mieux se faire entendre, et pourquoi se
plaindre dune brillante qualité qui offre quelques perles au lecteur
qui préfère la réflexion aux histoires faciles? Cest plutôt un atout
que ce style difficile, car les lecteurs sont forcés, à moins
dabandonner louvrage, de rester attentifs à lintrigue. Malgré le
formalisme de lensemble et lapparente finitude de loeuvre, La
Décomposition pose plus de questions quelle napporte de réponses.
Confronté enfin à un grave échec et tirant finalement contre une image,
un miroir reflet de son erreur, le meutrier lui-même demeure insatisfait
et nul ne sait où son voyage le mènera. Comme dans tout ses ouvrages
précédents, Anne Garréta ne termine pas lhistoire contée, mais laisse
le soin au lecteur de conclure par lui-même. Rien nest figé encore mais
le doute, voire langoisse, se sont déjà glissés dans la mécanique
infernale.
Sans nul doute, ce livre affirme-t-il un peu plus la place particulière
quoccupe Anne Garréta dans le paysage littéraire français, celle
dun
auteur vraiment en dehors du circuit traditionnel et qui cache sous une
apparence respectabilité une folle envie de faire tomber les cadres du
postmodernisme en littérature. Celle-ci nest pas cosa mentale,
explique dailleurs le narrateur: pour lui, elle est chose mortelle.
Mais Anne Garréta de préciser dans une interview: "Le lecteur qui aura
perçu la logique interne du texte ne saurait manquer de réfléchir à la
vanité de son apologie".
Pour conclure, après avoir conseillé la lecture de ce livre et des
autres de son auteur, citons une phrase, tirée de sa nouvelle Vol -
publiée au Serpent à plumes-et auxiliairement célèbre réplique de cinéma
(cest la phrase préférée du Joker dans Batman) : au fond, La
Décomposition nest-il pas un livre qui nous demande, à nous lecteurs
qui aimont par trop le sang et les massacres: Wanna dance with the
Devil in the dead of night? ("Voulez-vous danser avec le diable dans la
nuit noire?"
Pour en savoir plus: interview d'Anne Garréta, de haute tenue, à
http://www.paru.com/redac/axxxx177.htm
Le roman "La Décomposition", est publié
chez Grasset
Eva Domeneghini
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