J'ai
lu, presque d'une traite, le dernier roman de Michel Jeury, La classe du
brevet, et ce roman m'a captivé de bout en bout au point de me donner l'envie d'en
parler. Lâchement et par facilité, je commencerai par reproduire la "4ème de
couverture", afin de déblayer le terrain :
"Rémi Lagrange, son sac d'écolier sur le dos, pédalait
de toutes ses forces contre le vent qui lui soufflait à la figure les premières gouttes
de pluie. C'était un matin d'octobre 1948, sur la route de la Forge à Réverac-en
-Périgord. Rémi avait quatorze ans et demi, il venait d'entrer dans la classe du brevet.
Le brevet du nouveau programme au nom inquiétant et barbare, BEPC, qui remplaçait le bon
vieux brevet élémentaire. C'est bien ma chance, songeait-il, de passer en trimestre
juste pour essuyer les plâtres du nouvel examen ! Mais Rémi ne regrettait pas l'ancien
brevet, tellement difficile. Et puis une époque merveilleuse commençait, sous le signe
de l'Amérique, des avions à réaction et des soucoupes volantes, sans oublier la fin des
restrictions et Cerdan champion du monde : un nouveau brevet pour les garçons et les
filles qui verraient l'an 2OOO - s'ils vivaient assez vieux --, ce n'était que justice..
L'après-guerre, l'école publique contre l'école privée, la ferveur des profs
d'antan... Michel Jeury donne une peinture juste et colorée d'un univers cher à la
mémoire collective. Il décrit aussi avec humour et poésie, les tourments sentimentaux
de ses jeunes héros qui, à "l'âge où les curs s'éprennent"
n'accordent pas toujours l'attention qu'ils devraient aux joutes sans merci de l'algèbre
et de l'orthographe
"
***
Comme l'indique le titre, le récit avance, linéaire, de dictées en dictées, de
problèmes d'arithmétiques en problèmes de géométrie dans l'espace, vers le but ultime
: le BEPC. Ce Graal à conquérir, ce sésame qui ouvrira les portes de l'avenir.
En contrepoint , on se prend de passion pour une intrigue qui déroule son fil ténu tout
au long du roman : qui a volé la rédaction de Rémi Lagrange ?
Nous sommes dans la France rurale de l'après guerre, pendant l'année scolaire 1948-49 et
le roman fleure bon le parfum suranné de cette époque de restrictions où un professeur
pouvait choisir d'enseigner dans une "école privée" simplement parce que la
nourriture y était meilleure et plus abondante !
Michel Jeury choisit un moyen terme entre le narrateur omniscient et le point de vue
subjectif.
On comprend très vite que le personnage principal sera ce Rémi Lagrange, double possible
de l'auteur et anti- héros par excellence. Ses camarades et les adultes sont souvent vus
à travers son regard, mais nous connaissons aussi les pensées de Mme Lefranc, mère de
son meilleur ami, par des chapitres consacrés à son journal intime, rédigé sous forme
de correspondance épistolaire avec une sur jumelle. Là, le point de vue change et
nous livre un nouvel éclairage sur les autres personnages, dont Rémi.
Rémi est un adolescent timide, introverti, complexé. Il est agi plus qu'il n'agit, ne
prend jamais de décisions, se croit médiocre, malgré une mémoire exceptionnelle, un
don certain pour la rédaction et une grande passion pour la littérature et la poésie.
Il est vrai que les enseignants décrits par Michel Jeury ne sont guère doués pour
favoriser l'épanouissement des élèves ou leur donner confiance en eux-mêmes ! De
remarques sarcastiques en vexations publiques ou injustices flagrantes, ils les
conforteraient plutôt dans leur sentiment d'incurable insuffisance. Ce corps enseignant
de l'après guerre, recruté de bric et de broc, sans formation pédagogique, je l'ai
connu un peu plus tard, puisque ma "classe du brevet" date de 1957, et je puis
témoigner que de tels spécimens caricaturaux se rencontraient fréquemment : cours
magistral péroré, exercices assommants, sans aucune variété ni aucune interactivité.
Autres temps autres murs.
Monsieur et Madame Achille, les maîtres de l'école publique obtiennent, certes, cent
pour cent de réussite au Brevet, mais à quel prix ! Ils rognent les personnalités,
fabriquent des clones incolores, des machines à réussir les exercices du Brevet.
L'école catholique - tout étant relatif - est vécue par Rémi comme un paradis, car la
discipline y est un peu moins stricte. Mais le prix à payer est lourd : professeurs sans
formation ou même sans diplômes, incompétents - à une exception près -, voire à
moitié gâteux :
"la jeune fille accusait M. Léonce, le professeur de
physique, d'une grave méprise ou une négligence ou quelque chose de ce genre. Elle avait
sans doute raison : Regulorum était bon pour l'hospice des vieux, il ne valait pas un pet
de lapin comme professeur de physique ou de n'importe quoi. Les trois quarts du temps, il
n'avait même pas les yeux en face des trous
"
Michel Jeury se montre très objectif et porte un regard réaliste mais sans méchanceté
sur tous ses personnages. Il décrit même avec une sympathie amusée le fanatisme
totalitaire des communistes (très influents et très nombreux à cette époque).
Postulat des enseignants : les seuls auteurs contemporains valables sont Aragon et
Elsa Triolet.
Les éternelles dictées d'entraînement proposées par un parent débonnaire sont des
extraits de romans ou de poèmes d'Aragon.
"Mme Achille dit qu'il y a très peu d'auteurs de notre
époque qui valent ceux d'autrefois
à part Aragon, en France, et Cholokov en URSS.
Euh, c'est-à-dire que les auteurs soviétiques sont très bons, mais pas les auteurs
Français
"
Et Chouvigne, la fille d'un militant, dit à la cantonade, d'un air convaincu : "cette dictée, c'est bon pour le Parti".
Et c'est vrai que c'est beau, les poèmes d'Aragon ! Jeury nous montre les enfants pleins
d'admiration pour "Les yeux d'Elsa" ; passage
émouvant où l'auteur nous fait sentir qu'il partage l'émotion émerveillée de ses
personnages.
Dans ce Clochemerle périgourdin, il y a des mesquins, des arrivistes, des culs bénis,
des incapables, des jouisseurs, des cyniques, mais Jeury ne les rend jamais odieux. Il
porte sur eux un regard indulgent et lucide.
Car la galerie des personnages est très riche, très variée, comme dans tout bon roman
populaire. Jeury les campe en quelques touches précises permettant au lecteur de les
visualiser très vite.
Sur fond d'intrigue centrale s'entrelacent les premiers émois amoureux de Remi, les
passions bovaryennes de Mme Lefranc et d'autres aventures sentimentales.
Le style de Michel Jeury, sans esbrouffe, simple, fluide, classique, colle parfaitement à
l'époque qu'il évoque.
Les dialogues sont d'une grande justesse tandis qu'un humour léger et nostalgique flotte
sur tout le roman :
"Mme Lefranc décida que l'on ferait aussi des dictées en
vers et que l'on écrirait de longues phrases comme Aragon. On lut à haute voix "les
yeux d'Elsa", "il n'y a pas d'amour heureux".
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson!
Zanotto et Jambenègre reniflèrent un peu, elles avaient déjà les regrets sans avoir
connu les frissons."
Ou cette phrase dont le ton m'a fait penser à Maupassant:
"D'un autre côté, les professeurs ne voulaient surtout
pas paraître des vychistes attardés, dans une petite ville qui avait été très
résistante ou du moins s'en persuadait après coup."
Surtout, tout au long du roman, on sent la passion de l'auteur pour l'écriture, pour les
vers ciselés. Les citations foisonnent, de Racine à Molière,
de Sartre à Aragon, de Verlaine à Baudelaire.
Un hommage d'amour vibrant à la littérature par Michel Jeury, pour qui 1949 fut aussi
l'année de "la classe du brevet".
Georges Cuffi
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