La classe du brevet,
de
Michel Jeury
Editions Robert Laffont

 

 

 

 

par Georges Cuffi

Le coin des livres : sommaire

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J'ai lu, presque d'une traite, le dernier roman de Michel Jeury, La classe du brevet, et ce roman m'a captivé de bout en bout au point de me donner l'envie d'en parler. Lâchement et par facilité, je commencerai par reproduire la "4ème de couverture", afin de déblayer le terrain :

"Rémi Lagrange, son sac d'écolier sur le dos, pédalait de toutes ses forces contre le vent qui lui soufflait à la figure les premières gouttes de pluie. C'était un matin d'octobre 1948, sur la route de la Forge à Réverac-en -Périgord. Rémi avait quatorze ans et demi, il venait d'entrer dans la classe du brevet.
Le brevet du nouveau programme au nom inquiétant et barbare, BEPC, qui remplaçait le bon vieux brevet élémentaire. C'est bien ma chance, songeait-il, de passer en trimestre juste pour essuyer les plâtres du nouvel examen ! Mais Rémi ne regrettait pas l'ancien brevet, tellement difficile. Et puis une époque merveilleuse commençait, sous le signe de l'Amérique, des avions à réaction et des soucoupes volantes, sans oublier la fin des restrictions et Cerdan champion du monde : un nouveau brevet pour les garçons et les filles qui verraient l'an 2OOO - s'ils vivaient assez vieux --, ce n'était que justice..
L'après-guerre, l'école publique contre l'école privée, la ferveur des profs d'antan... Michel Jeury donne une peinture juste et colorée d'un univers cher à la mémoire collective. Il décrit aussi avec humour et poésie, les tourments sentimentaux de ses jeunes héros qui, à "l'âge où les cœurs s'éprennent" n'accordent pas toujours l'attention qu'ils devraient aux joutes sans merci de l'algèbre et de l'orthographe…
"
***
Comme l'indique le titre, le récit avance, linéaire, de dictées en dictées, de problèmes d'arithmétiques en problèmes de géométrie dans l'espace, vers le but ultime : le BEPC. Ce Graal à conquérir, ce sésame qui ouvrira les portes de l'avenir.
En contrepoint , on se prend de passion pour une intrigue qui déroule son fil ténu tout au long du roman : qui a volé la rédaction de Rémi Lagrange ?
Nous sommes dans la France rurale de l'après guerre, pendant l'année scolaire 1948-49 et le roman fleure bon le parfum suranné de cette époque de restrictions où un professeur pouvait choisir d'enseigner dans une "école privée" simplement parce que la nourriture y était meilleure et plus abondante !
Michel Jeury choisit un moyen terme entre le narrateur omniscient et le point de vue subjectif.
On comprend très vite que le personnage principal sera ce Rémi Lagrange, double possible de l'auteur et anti- héros par excellence. Ses camarades et les adultes sont souvent vus à travers son regard, mais nous connaissons aussi les pensées de Mme Lefranc, mère de son meilleur ami, par des chapitres consacrés à son journal intime, rédigé sous forme de correspondance épistolaire avec une sœur jumelle. Là, le point de vue change et nous livre un nouvel éclairage sur les autres personnages, dont Rémi.
Rémi est un adolescent timide, introverti, complexé. Il est agi plus qu'il n'agit, ne prend jamais de décisions, se croit médiocre, malgré une mémoire exceptionnelle, un don certain pour la rédaction et une grande passion pour la littérature et la poésie.
Il est vrai que les enseignants décrits par Michel Jeury ne sont guère doués pour favoriser l'épanouissement des élèves ou leur donner confiance en eux-mêmes ! De remarques sarcastiques en vexations publiques ou injustices flagrantes, ils les conforteraient plutôt dans leur sentiment d'incurable insuffisance. Ce corps enseignant de l'après guerre, recruté de bric et de broc, sans formation pédagogique, je l'ai connu un peu plus tard, puisque ma "classe du brevet" date de 1957, et je puis témoigner que de tels spécimens caricaturaux se rencontraient fréquemment : cours magistral péroré, exercices assommants, sans aucune variété ni aucune interactivité.
Autres temps autres mœurs.
Monsieur et Madame Achille, les maîtres de l'école publique obtiennent, certes, cent pour cent de réussite au Brevet, mais à quel prix ! Ils rognent les personnalités, fabriquent des clones incolores, des machines à réussir les exercices du Brevet.
L'école catholique - tout étant relatif - est vécue par Rémi comme un paradis, car la discipline y est un peu moins stricte. Mais le prix à payer est lourd : professeurs sans formation ou même sans diplômes, incompétents - à une exception près -, voire à moitié gâteux :
"la jeune fille accusait M. Léonce, le professeur de physique, d'une grave méprise ou une négligence ou quelque chose de ce genre. Elle avait sans doute raison : Regulorum était bon pour l'hospice des vieux, il ne valait pas un pet de lapin comme professeur de physique ou de n'importe quoi. Les trois quarts du temps, il n'avait même pas les yeux en face des trous…"
Michel Jeury se montre très objectif et porte un regard réaliste mais sans méchanceté sur tous ses personnages. Il décrit même avec une sympathie amusée le fanatisme totalitaire des communistes (très influents et très nombreux à cette époque).
Postulat des enseignants : les seuls auteurs contemporains valables sont Aragon et Elsa Triolet.
Les éternelles dictées d'entraînement proposées par un parent débonnaire sont des extraits de romans ou de poèmes d'Aragon.
"Mme Achille dit qu'il y a très peu d'auteurs de notre époque qui valent ceux d'autrefois…à part Aragon, en France, et Cholokov en URSS. Euh, c'est-à-dire que les auteurs soviétiques sont très bons, mais pas les auteurs Français…"
Et Chouvigne, la fille d'un militant, dit à la cantonade, d'un air convaincu : "cette dictée, c'est bon pour le Parti".
Et c'est vrai que c'est beau, les poèmes d'Aragon ! Jeury nous montre les enfants pleins d'admiration pour "Les yeux d'Elsa" ; passage émouvant où l'auteur nous fait sentir qu'il partage l'émotion émerveillée de ses personnages.
Dans ce Clochemerle périgourdin, il y a des mesquins, des arrivistes, des culs bénis, des incapables, des jouisseurs, des cyniques, mais Jeury ne les rend jamais odieux. Il porte sur eux un regard indulgent et lucide.
Car la galerie des personnages est très riche, très variée, comme dans tout bon roman populaire. Jeury les campe en quelques touches précises permettant au lecteur de les visualiser très vite.
Sur fond d'intrigue centrale s'entrelacent les premiers émois amoureux de Remi, les passions bovaryennes de Mme Lefranc et d'autres aventures sentimentales.
Le style de Michel Jeury, sans esbrouffe, simple, fluide, classique, colle parfaitement à l'époque qu'il évoque.
Les dialogues sont d'une grande justesse tandis qu'un humour léger et nostalgique flotte sur tout le roman :
"Mme Lefranc décida que l'on ferait aussi des dictées en vers et que l'on écrirait de longues phrases comme Aragon. On lut à haute voix "les yeux d'Elsa", "il n'y a pas d'amour heureux".
Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson!
Zanotto et Jambenègre reniflèrent un peu, elles avaient déjà les regrets sans avoir connu les frissons
."
Ou cette phrase dont le ton m'a fait penser à Maupassant:
"D'un autre côté, les professeurs ne voulaient surtout pas paraître des vychistes attardés, dans une petite ville qui avait été très résistante ou du moins s'en persuadait après coup."
Surtout, tout au long du roman, on sent la passion de l'auteur pour l'écriture, pour les vers ciselés. Les citations foisonnent, de Racine à Molière, de Sartre à Aragon, de Verlaine à Baudelaire.
Un hommage d'amour vibrant à la littérature par Michel Jeury, pour qui 1949 fut aussi l'année de "la classe du brevet".


Georges Cuffi

 
                                                                                  

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