Tolstoï
par Henri Troyat de L' Académie Française
Editions Fayard.

par François Chavanne

L'actualité qui secoue ces temps-çi la grande Russie, m'a poussé à relire la biographie de Toltstoï par Henri Troyat aux éditions Fayard. J'ai tiré précieusement ce gros volume du rayon où il dormait depuis dèjà longtemps, avec un peu de cette fine poussière grise qui vous coince à la gorge et attise votre envie de feuilleter.

A la lecture de ces belles pages, rigoureusement documentées, on doit reconnaître que Troyat est sûrement un de nos grands écrivains contemporains, dans la continuité, l'écriture et son oeuvre déjà impressionnante.

Son Tolstoï vaut quatre romans à lui seul. Cette bibliographie est gigantesque à l'image de ce monument qu'était le comte Leon Nikolaiévitch, une oeuvre romanesque qui n'a rien à envier à celles de Goethe, Shakespeare ou Hugo. André Maurois nous avait déjà gratifiés d'une remarquable biographie de Balzac, mais elle se fait bien menue à côté de celle-là, et pourtant la vie d'Honoré fut bien agitée.

Cela va faire bientôt un siècle que Tolstoï est mort , dans une modeste gare, sous l'afflux des journalistes de l'époque. Troyat lui a élevé un superbe monument , mais pas funéraire pour un sou. On ne peut pas évoquer Tolstoï, sans se référer à ce chef-d'oeuvre de biographie.

Henri Troyat a la chance d'appartenir aux deux cultures, aux deux langages; sa double vue lui a permis de nous décrire la grandeur et la montruosité de Tolstoï, dans sa plus pure réalité. Il a su décrypter son journal ainsi que celui de Sonia, sa femme, et nous restituer cette étrange atmosphère slave. Au fond, le génie et maître d' Iasnaia, était un illuminé comme Raspoutine pouvait l'être. Athée, il parlait de Dieu, un Dieu russe en fait. Il s'adonnait à des prédications à caractère social, visant le bien-être des paysans, arguant que les intellectuels et les puissants terrassent l'esprit du peuple. Il était contre le pouvoir sous toutes ses formes, surtout politique, et critiquaient les marxistes, les occidentaux aussi qui n'avaient d'autres idées que de créer des constitutions taillées à la mesure des politiques. Ce qui nous frappe aussi, c'est sa vision de la mort qui fut sa hantise, sa grande angoisse existentielle, (Résurrection). Il la voyait comme une continuation naturelle de la vie et en même temps la craignait, lui qui avait une excellente santé. Il semblerait même que toutes ses agitations aient été une sorte de moyen d'effacer en lui cette idée qu'il finirait un jour. Quand sa fille Macha mourut, il contempla cette mort avec défi, ne manifestant pas outre-mesure son chagrin, n'accompagnant pas la défunte juqu'au clos des morts mais retournant sur ses pas pour décrire chez lui ses sereines impressions dans son journal.

Ce récit anecdotique et fabuleux n'empêche pas Troyat d'être poètique " Les relais se succédaient, avec leurs fenêtres myopes sous de gros toits blancs, leur tas de paille gelée dans la cour, leurs valets transis qui s'affairaient autour des chevaux, leurs cochers énormes et silencieux....Plus de route, plus d'horizon. La tête du cheval oscillait sous l'arc de bois, au milieu d'une nébuleuse, les brancards s'enfonçaient dans un néant cotonneux..."

Troyat se pose cette question : Tolstoï, un saint ? un déséquilibré ? En fait un homme capable de toutes les contradictions, sautes d'humeur, phantasmes. Grand seigneur riche, il prônait la misère comme une sainteté. Artiste génial, il dénonçait tous les arts, comme corrupteurs. Egoïste et altruiste à la fois. Pacifiste et violent .Alors qu'il fit treize enfants à sa malheureuse femme, il déclarait " Une honte la maternité " et se faisait plus tard l'apôtre de la stérilité. Ses conversions, déconversions, reconversions ne faisaient qu'étonner son entourage. Qu'était donc sa foi ? Prier Dieu seul ou " à travers le monde "... peut-être était-ce là son vrai message, plus proche de l'évangile que de l'athéisme marxiste.

Troyat nous offre, dans cette vaste biographie, l'histoire d'un être à tout point de vue exceptionnel, comme l'est ce livre passionnant de bout en bout.

François Chavanne