Pourquoi Philip K. Dick est un auteur génial, et pourquoi son roman " Substance Mort " est un chef-d’œuvre.

par Paul Borelli

Comment mon amitié pour cet homme que je n’ai connu qu’à travers ses livres m’a donné envie d’écrire à mon tour.

 Nombreux sont les gens compétents qui se sont penchés sur le cas de Philip K. Dick et qui ont analysé brillamment aussi bien la vie que l'œuvre. Je ne prétends pas faire ici preuve d’exactitude, d’une part parce que je n’ai lu qu’une seule biographie, celle d’Emmanuel Carrère, " Je suis vivant et vous êtes morts ", parue chez Points, je ne sais du reste pas si elle est exacte mais je l’ai trouvée passionnante, j’ai eu du plaisir à la lire et la relire, c’est ça qui compte pour moi. D’autre part parce qu’il m’importe peu de faire des démonstrations magistrales et irréprochables. Le présent article serait plutôt à considérer comme un témoignage d’admiration et de profonde gratitude. L’unique raison que j’ai d’écrire ceci, est l’immense admiration que j’ai pour Philip K. Dick en général, et " Substance Mort " en particulier. Passion que j’espère vous faire partager, sans aucune arrière-pensée. Mes intentions sont très claires, pas du tout ambiguës : témoigner de ce que ce roman m’a apporté, à moi qui suis auteur - enfin, je me plais à le croire.

Ne cherchez donc pas la rigueur dans mon propos, elle est incompatible avec le but que je me suis fixé : parler de Dick non pas en tant qu’auteur, mais presque en tant qu’ami, confident, tant il est vrai que certains de ses romans m’ont fait l’impression bizarre, par leur puissance envoûtante, d’avoir été écrits pour moi, comme si Dick avait voulu partager avec moi ses pensées les plus intimes.

Philip K. Dick est connu pour s'être commis dans ce genre souvent mal considéré par l’intelligentsia littéraire, et qu'on appelle la Science-Fiction... Mais il a sa façon si personnelle d’en écrire que quand on le lit, on perd complètement de vue la question du genre, elle devient caduque et dénuée de la moindre once d’intérêt. Enfin, moi c'est l'effet qu'il me fait. Non pas qu'il soit doté d'un style magnifique, loin de là. Souvent, il emploie des tournures de phrases à l'emporte-pièce et on dirait presque que ça l'ennuie. Non pas qu'il fourmille tant que ça d'inventions géniales, parfois il s’amuse visiblement mais de temps en temps, on a l'impression qu'il agite ses simulacres comme un enfant lassé de ses jouets, comme un bon gros toutou qui a appris à donner la patte et qui, le moment venu, la donne parce que c'est ce qu'on attend de lui.

Non, à mon sens, là où Dick est extraordinaire, c'est dans sa vérité, son authenticité. D'abord parce qu'il nous livre son angoisse intacte, sans fards, avec une urgence proche de la syncope, sur un mode hallucinatoire qui frise la démence. Ensuite, parce qu'il est touchant, bouleversant, "plus humain que l'humain"...

Alors, certes, il y a des romans SF de Dick dont je suis resté amoureux : essentiellement "Le maître du haut château", "Blade Runner", "En attendant l'année dernière" et l'incomparable "Ubik". Mais j'aime aussi, dans sa veine "mainstream", un roman complètement inclassable et très dérangeant, "confessions d'un barjo", qu'il faut absolument avoir lu, si on ne veut pas rater le meilleur de Dick. Et puis, évidemment, LE roman noir de Dick, "Substance Mort ", magnifique, bouleversant, atrocement déchiré et douloureux, et en même temps d'une drôlerie incroyable, à en pouffer tout seul, sans retenue. Un roman qui nous fait passer du rire aux larmes avec une maestria époustouflante. Un roman sur la déliquescence mentale, sur le chaos qu'est la vie, sur l'ironie du sort, sur les mille et uns malentendus qui séparent les êtres, sur la solitude accablante, avec parfois des joyaux d'amitié qui scintillent et nous illuminent pendant des mois. On se prend d'affection pour certains personnages, on souffre avec eux, on se préoccupe de leur devenir, on est cruellement touché par leur absence lorsqu'on arrive à la fin du livre, à tel point que pour pallier le manque, on l'ouvre à nouveau, au début, ou n'importe où, cela n'a aucune importance. C'est un havre, il nous accueille avec une tendresse particulière, douce-amère, pleine de nostalgie. Et par moment, il nous entraîne dans la violence de la douleur, cette douleur indicible qui obstrue notre gorge d'un goulot pesant, comme si on avait tenté d'avaler une balle de tennis. La douleur de Jerry Fabin, debout sous la douche, qui se frotte inlassablement, persuadé qu’il est infesté par des aphides... Les affres de Charles Freck, qui voit ses amis sombrer dans la paranoïa et la discorde. Le tourment de Bob Arctor, qui se morfond d’amour pour Donna Hawthorne, à tel point qu’il n’ose pas le lui dire, et la seule fois où il se lance, elle est tellement " partie " qu’elle ne réagit pas. Et plus tard, elle lui prend la main, puis la laisse tomber brusquement, "  Mais ce contact, ce moment réel, laissa des traces en lui. Durant le reste de son existence, au cours des longues années qu’il passerait sans elle, sans savoir si elle était heureuse, ou vivante, ou morte, ce contact resterait bouclé en lui, scellé en lui et ne le quitterait jamais. Cet unique contact de sa main ". Dick irradie un mélange d’amour et de souffrance. Il écrit à la façon dont Coltrane joue du saxophone, d’une ferveur quasi mystique. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si Dick parle magnifiquement d’amour, il ne fait pas dans la bluette. Certains paragraphes débordent de sa colère. Dans mon troisième roman, "Trajectoires terminales" Lançon, lors de son périple sur l'autoroute, recueille dans son camion une marginale à laquelle il dit : "La rage ? Tu ne sais même pas ce que c'est. Tu crois qu'il suffit de se balader avec le mot écrit en blanc sur fond noir ? Laisse-moi rigoler. La rage, ça ne s'affiche pas. La rage, ça te tord les tripes et ça t'empêche de chier. Ça te tient l'œil ouvert toute une nuit. Ça t'étouffe, te rend malade, voilà ce que c'est". Et cet extraordinaire roman de Dick, "Substance Mort", par moments, est possédé par une rage presque sacrée, la rage de celui qui a vu périr ses amis à cause de la drogue, la rage de celui qui se sent impuissant face à l'insoutenable lourdeur du destin, de l'absurdité, l'inertie de la vie. Le texte a beau se situer dans un futur hypothétique, on sait pertinemment qu'il parle des années 70, d'un passé mal abouti, d'une époque au départ bénie, où le décor peu à peu s'est lézardé, ou l'illusion sucrée a pris un goût âcre, où tout à fini par tourner au cauchemar comme un "mauvais trip", de même que l’Amérique pendant les années Nixon... " Substance Mort " porte le deuil de tous ceux qui, au départ, étaient comme des enfants qui refusent de comprendre que la récréation n'est pas finie et, inconscients du danger, continuent le jeu jusqu'à en périr, ainsi que l'explique l'auteur à la fin, avant de nous achever avec la longue liste de ses amis morts ou définitivement réduits à l'état de légumes. Je crois qu'on ne pourra jamais rien créer d'aussi fort que ce roman. Je crois que si on veut écrire, il faut s'efforcer de ne pas penser à "Substance Mort", sinon on est fichu, balayé, complètement écœuré, et on renonce à son projet. Personnellement, c'est cette passion, exactement, que je cherche à mettre dans mes propres romans. La trilogie Lançon n'avait pas d'autre ambition que de retrouver la magie de ce merveilleux texte de Dick, à mon avis le seul livre que ne me lasserai jamais de relire. Ce qui fait la valeur d'un roman, ce n'est pas l'envie qu'on a de le lire, c'est celle qu'on éprouve de le relire. Cela veut dire que son propre sujet ne l'épuise pas, qu'on a beau connaître la fin, les ressorts, les tenants et les aboutissants, le pot aux roses, on n'a pas pour autant anéanti son charme, ce parfum indispensable et inexplicable qu'on ne trouvera nulle part ailleurs, dont on veut à nouveau s'enivrer. On n'arrivera jamais à le circonscrire mentalement, l'enfermer dans une petite boîte avec une étiquette réductrice, proprement collée dessus, vissée comme le couvercle d'un cercueil : "mélange de roman noir et de science-fiction", oh, ce serait trop facile... un peu comme quand les psychiatres essaient de cantonner certains malades, au tableau clinique atypique, sous un bombardement de termes nosologiques d’un hermétisme presque ésotérique, pour cacher leur désarroi. Le texte vit, presque malgré nous, et nous appelle aussi irrésistiblement que le chant de la plus belle des sirènes. On ne peut plus s'en passer. Il nous a marqué définitivement, pour y résister, une seule solution, l'éloignement. Oublier, penser à autre chose. Mais sitôt qu'une idée, la plus fugitive soit-elle, nous le remet en mémoire, nous courrons à nouveau vers lui, assoiffés de le boire jusqu'à la dernière goutte, comme un drogué qui replonge dans son vice - tiens, la comparaison n'est peut-être pas si innocente. Quelle ironie, Dick qu'on a souvent présenté comme le pape de la défonce, l'apôtre de la contre-culture décadente et adepte inconditionnelle des paradis artificiels, Dick n'a jamais consommé que des amphétamines. Sa seule expérience au LSD fut si terrible que jamais il ne recommença. Et si "Substance Mort" est si méconnu, c'est peut-être justement parce qu'il cadre mal avec cette image qu'on a de l'écrivain, image que lui-même, en grand amoureux du paradoxe, n'a jamais rien fait pour combattre. Oui, Dick nous obsède et nous hante, on ne peut que s'en écarter momentanément, on y revient toujours. Il est des œuvres de cet ordre, si fortes qu'elle ne peuvent produire que cet effet sur celui qui sait les comprendre. La seule comparaison qui me vienne, c'est la musique de Christian Vander, du groupe Magma, sans doute le plus grand groupe du monde. Sans doute parce que ce roman contient ce que Christian Vander appelle " le cri "... Si je devais partir en exil et n’emporter qu’un seul livre, ce serait sans hésitation aucune " Substance Mort ". D’ailleurs, j’en ai offert je ne sais plus combien d’exemplaires, à une époque. Cela a tendance à me passer, en ce moment. Mais j’en ai encore quelques-uns, au cas où. Ce roman, qu’on trouve dans la collection de Science-Fiction " Présence du futur " ( éditions Denoël ), est un défi, par sa perfection, à toute tentative d’analyse qui ne reviendrait qu’à l’entraver, s’ajouter à lui comme une encombrante prothèse. Enfin, on peut évidemment s’y attaquer, mais bon... Dans le cas présent, peu importent les définitions et les querelles sur des virgules, à moins qu’on appartienne à l’espèce des pointilleux – ils vont me haïr, je le sens, mais peu importe. Il est des œuvres qui nous touchent trop profondément pour qu’on puisse s’amuser à les disséquer, s’y emploierait-on pendant des siècles, on ne pourrait jamais isoler la spécificité ontologique de leur valeur. Tout au plus peut-on se contenter de jeter quelques vagues et modestes lueurs, et c’est ce que je fais aujourd’hui. Mes trois romans, " L’ombre du chat ", " Désordres " et " Trajectoires terminales " n’atteindront jamais la puissance dramatique de " Substance Mort ". Mais ils ont suivi une partie de la logique Dickienne. On y trouve de nombreuses thématiques communes, et là aussi le texte mélange roman noir et SF. Dans le cas présent, c’est une résultante directe de l’influence de Dick, combinée avec un désir d’accentuer encore la noirceur et de créer un monde baroque. Si j’ai pu les écrire, c’est parce qu’il était clair que pour moi, je ne tentais absolument pas de refaire " Substance Mort ", tentative qui aurait été vouée à l’échec. Je voulais, je l’ai dit, retrouver une partie de la magie. Mais en même temps, je me situais dans le cadre bien précis du roman policier procédural, et donc j’avais ma propre spécificité. Et puis les personnages de Lançon et Canavese ne sont pas Dickiens. C’est un paradoxe, ce besoin que nous avons, à la fois de nous inspirer de nos modèles et de nous en démarquer, pour pouvoir exister. Christian Vander dit volontiers qu’il cherche à travers sa musique la note idéale, comme lorsque, dans sa jeunesse, il écoutait Coltrane. La note sublime qui résume et transcende tout. " Substance Mort " est pour moi le roman idéal, celui qu’il faudrait absolument apprendre par coeur si par malheur nous nous retrouvions dans un monde comme celui que décrit Ray Bradbury dans " Farenheit 451 ".

Du fond du coeur, merci, Philip K. Dick. Repose en paix.

Très humblement,

Paul Borrelli.

Avec une pensée pour Marcel Thaon, psychologue clinicien, avec qui j’ai étudié et qui fut traducteur de plusieurs de ses romans et le spécialiste français de l’œuvre de Dick.

Un lien vers un site consacré à Philip K. Dick : http://www.chez.com/pkd/