Casino moon

Peter Blauner, septembre 98
Série noire, 397 pages, 51 Frs.

par Paul Borelli

Anthony Russo a toujours voulu réussir. Mais pas comme son père adoptif, Vincente, qui appartient à la mafia. Lui, il se contente de travailler dur dans le bâtiment, malgré les difficultés. Son ménage bat de l’aile, l’argent manque et son fils Anthony junior aura probablement besoin, dans les années à venir, d’entrer dans une école spécialisée qui coûtera cher.

Mais Vincente a une autre vision des choses. Il s’emploie par tous les moyens à faire admettre Anthony dans la cosa nostra. Et il insiste auprès de son propre parrain, le sinistre Teddy Marino, lequel est le propre beau-père d’Anthony mais ne veut rien savoir.

Alors, quand Vincente abat un type, il fait croire à tous que c’est Anthony qui a mené à bien la mission. A partir de là, les événements se précipitent. Anthony est amené, pour sa propre sécurité et celle de sa famille, à tuer pour de vrai.

Mais Anthony veut croire encore à ses chances. Il ne désespère pas d’échapper à son milieu. Il se met en tête d’entrer dans le cercle très fermé de la boxe, se laisse persuader d’aider un vieux champion sur le retour à remonter sur le ring et s’improvise manager. Et, pour tout compliquer, il entame une liaison avec Marylin, une catcheuse, forte et déterminée, prête à tout elle aussi pour échapper à sa condition...

Il existe dans ce roman des passages hallucinants de vérité et de noirceur. On ne peut citer, de mémoire, toutes les scènes qui suscitent l’admiration. On retiendra d’inquiétants seconds rôles, comme le tueur Joey Snails, cynique et taciturne, ou le machiavélique Frank Diamond, as de la négociation et de l’arnaque, qui retourne les situations tout en conservant le sourire. La scène où Vincente mange ses dernières amandes, celle où Anthony menace de tuer Marylin, le moment où Teddy, agonisant, pleure sur le canapé bon marché de la maison d’Anthony. Mais le pire est sans nul doute l’horrible combat de boxe, qui frise l’atrocité. Il y a là quelque chose de cauchemardesque, dans la façon dont le perdant, motivé par on ne sait quelle force, continue de tenir debout, la mâchoire fracassée, le visage méconnaissable, tandis que le ring devient une patinoire sanglante. A ce stade de la lecture, on a du mal à imaginer que ce roman ne soit pas un réquisitoire contre la boxe. Les spectateurs, notamment, sont décrits avec lucidité : " ... s’ils étaient ici, c’était en réalité pour voir du sang sur le ring ". Et, plus loin, : " A chaque coup, la foule hurlait plus fort et bientôt on aurait dit des centaines de milliers de singes vociférant dans une cage d’acier ". Cette description sert de contrepoint à celles qui ont précédé, où l’on nous montrait les participants comme autant d’hommes d’affaires respectables et fortunés, tirés à quatre épingles dans leurs costumes Armani.  

Et la construction n’a rien à envier à la justesse de ton. Tout, dans ce roman, s’enchaîne avec la rigueur et la précision d’une tragédie Grecque. Nous voyons Anthony s’enfoncer sans pour autant prendre de distances avec lui, nous participons à ses espoirs et ses doutes. Le montage alterné entre la première personne, utilisée pour caractériser le héros, et la troisième personne, employée pour tous les autres protagonistes, est particulièrement efficace. Et nous avons, en prime, droit à quelques traits d’humour inattendus et donc d’autant plus percutants.

En conclusion, c’est à n’en pas douter du grand art. Mais attention : on risque de ne pas en sortir indemne. La leçon est amère et le voyage particulièrement éprouvant.

Paul Borrelli

Auteur : Peter Blauner
Titre : Casino moon
Editeur : Série noire
Genre : roman noir
Parution : septembre 98
Pages : 397

Avis : vraiment très bon