Les prévaricateurs

de William Lashner, avril 98
Pocket, 574 pages, 48 Frs.

par Paul Borelli

Victor Carl est un avocat juif miteux, condamné semble-t-il à vivoter grâce à des affaires minables. Jusqu'au jour où William Prescott en personne fait appel à lui pour défendre un client important dans une affaire de meurtre. Prescott est un ténor du barreau, il dirige un des plus grands cabinets de Philadelphie. Il faut dire que le cas est particulièrement sordide : une histoire d'extorsion de fonds au cours de laquelle un ex-champion de base ball aurait été battu à mort part Jimmy Moore, conseiller municipal, aidé de Chester Concannon, son associé. Carl doit remplacer au pied levé l'avocat chargé de défendre Concannon.

Notre jeune avocat s'empresse d'accepter. Il tient enfin la chance de sa vie, lui qui rêvait de quitter enfin sa petite vie étriquée et de devenir une pointure...

Mais il se rend compte rapidement qu'on n'attend qu'une seule chose de lui : ne pas faire de vagues. Il doit se taire et laisser couler Concannon, censé payer l'addition, qu'on devine à l'avance salée, à la place de son patron. Alors il hésite. Par moments soumis, obséquieux, hypocrite et veule, il assiste au naufrage avec résignation. Et puis quelque chose le fait se rebiffer. Est-ce la liaison qu'il entame avec Véronica Ashland, la maîtresse du malfaisant Moore ? Est-ce le cynisme avec lequel on le manipule ? Ou tout simplement le danger qui l'aiguillonne ? Voilà que Victor Carl se met à enquêter. Et ce qu'il découvre n'est pas particulièrement joli…

A la frange de l'appareil policier, se trouvent des corps de métiers plus ou moins directement concernés par le crime : avocats, psychiatres, médecins légistes, chroniqueurs judiciaires, etc. Des gens qui trouvent dans leur pratique quotidienne tout un vivier d'idées pour écrire des romans. Certains s'en tirent mieux que d'autres : qu'on se souvienne des sulfureuses intrigues d'Andrew Vachss par exemple.

Mais Lashner est tout simplement impressionnant. Non seulement la rigueur de sa construction est irréprochable, mais le bougre a un sacré talent et du souffle. Sur plus de cinq cents pages, il orchestre une machinerie superbe, inexorable, dont la logique n'a d'égale que la puissance dramatique. Chaque ligne est inspirée, chaque réplique porte le sceau d'une rage, d'une révolte, d'un fatalisme qu'on ne trouve que dans le roman noir. Les rebondissements se produisent toujours de la façon la plus inattendue, aucun des personnages n'est traité à la va-vite et Victor Carl est un modèle d'anti-héros aux antipodes des bellâtres de supermarché qu'une certaine sous-littérature tente de nous faire ingurgiter en quantités industrielles. Victor Carl est vrai parce que couard, ambigu, intéressé, biaiseux, rongé d'ambition et de jalousie. Lashner fait preuve d'un remarquable sens de l'observation, il parvient à décrire l'intimité du héros avec une puissance qu'on ne trouve que chez les plus grands, et plus d'une fois son texte évoque la patte du Robert Bloch de L'écharpe ou encore du Monde des ténèbres.

Victor Carl, entraîné malgré lui dans le tourbillon d'une relation d'amour dévorateur, succombe à l'avidité sexuelle de Véronica, qui lui ouvre des territoires inconnus. Ce faisant, l'auteur nous livre de troublantes confessions, il joue à cache-cache et les apparences se révèlent trompeuses. Ainsi, nous aurons le plaisir de faire connaissance avec Morris Kasputin, enquêteur privé d'origine juive, un privé improbable et comique, au parlé émaillé de Yiddish et aux méthodes aussi peu orthodoxes qu'efficaces. Rien que ce personnage justifierait, si besoin était, la lecture de ce remarquable roman.

Quant à la fin, inutile de tenter de la deviner, évidemment. Disons simplement que l'auteur a plus d'un tour dans son sac, et qu'il retombe sur ses pattes avec l'adresse d'un chat de gouttière. Du beau travail, vraiment.

Retenez bien le nom de Lashner : il n'a probablement pas fini de nous en faire voir.

Paul Borrelli