Un roman impressionnant

par Paul Borelli

Moloch

Ne vous laissez pas rebuter par l'étrangeté du titre, ainsi que la quatrième de couverture peu attractive, qui cite la Bible de façon quelque peu obscure. Malgré les apparences, vous tenez entre vos mains un roman extraordinaire, qui vous emportera bon gré mal gré, comme seul Thierry Jonquet en est capable.

On est pas prêt d'oublier le magnifique Les Orpailleurs, paru lui aussi en Série Noire. Dans ce texte incisif et captivant, une enquête hallucinée sur des meurtres en série obligeait le lecteur à s'enfoncer de plus en plus profondément dans les traumatismes de l'Histoire. Et d'affronter l'horreur absolue, celle de l'holocauste nazi, racontée avec cette justesse de ton qu'on ne trouve, justement, que dans le roman noir.

L'auteur s'attachait alors à nous montrer les choses avec le regard de personnages aussi complexes qu'attachants. L'inspecteur Diméglio, massif, chauve et mélancolique ; ses adjoints, Dansel et Choukroun ; le commissaire Rovère, que sa femme a quitté quand leur fils, atteint d'une maladie grave, a fini par décéder ; Pluvinage, le médecin légiste aux facéties d'un goût douteux ; Nadia Lintz, juge d'instruction, engagée dans une lutte totale contre le mal pour tenter d'oublier son propre trouble intérieur ; et tant d'autres...

Bon nombre de ces protagonistes se retrouvent dans Moloch. Pour autant, si on peut parler de suite, il ne s'agit pas d'un de ces romans qu'on lâche au bout de trente pages, dégoûté, parce qu'on s'aperçoit que pour le comprendre il aurait fallu lire l'épisode précédent. Ce n'est pas non plus ce genre de produit nombrileux où, à force de retrouver toujours le même héros, on finit par ne plus réagir qu'en fonction de lui et le décor, autour, fait carton-pâte. De ce point de vue, Moloch ne trahit pas notre confiance, il s'auto-suffit et ne tombe dans aucun des pièges de la complaisance à laquelle, hélas, une grande partie de la production romanesque tente de nous habituer.

Certains ont critiqué la Série Noire en disant que le niveau n'était pas toujours excellent. C'est possible, quoique ce serait à discuter. Il est vrai que certains titres, malgré le battage médiatique, ont été extrêmement décevants ( on se souvient notamment des Racines du mal, dont la seconde partie était d'un ennui mortel et d'une prétention sans bornes ). Mais Thierry Jonquet fait partie des auteurs que tout éditeur serait fier de publier ; du reste, tout écrivain s'intéressant au roman noir serait fier d'avoir écrit des romans comme Les Orpailleurs ou Moloch.

Dans cet impressionnant roman, l'affaire démarre lorsque Diméglio est chargé d'enquêter sur le meurtre d'enfants, un crime particulièrement abominable. Dans une villa abandonnée près d'un chantier, quatre corps ont été retrouvés carbonisés. On les aurait arrosés d'essence... Cet inquiétant point de départ va nous mener à la rencontre de Charlie, marginal sympathique, bourru mais plein de générosité, lequel a
recueilli Héléna, une petite roumaine, la seule rescapée du massacre. Nous ferons connaissance de Vilsner, psychiatre fantasque et ambitieux ; de Haperman, artiste peintre à la vue déclinante, fasciné par l'utilisation du corps dans l'art conceptuel, et notamment le sang. Ce personnage ambigu semble un écho d'un autre excellent roman noir dont nous avions déjà parlé, Pour l'amour de l'Art, d'Andréù Martin (10 / 18). Et la comparaison n'est pas fortuite : Moloch en étonnera plus d'un. Thierry Jonquet, comme Andréù Martin, a plus d'un tour dans son sac, et on se demande jusqu'où ils iront, l'un comme l'autre. Amateurs, ne ratez ce roman sous aucun prétexte. Et tant pis pour le titre biscornu ! Exemple intéressant, d'ailleurs, ce titre : il montre le parti-pris de l'auteur de ne pas donner dans la facilité. C'est courageux, alors que d'autres racolent tant et plus, cherchent à accrocher le chaland, quitte
à donner dans le vulgaire, le sordide, le n'importe quoi.

Bravo, monsieur Jonquet.

Moloch
Thierry Jonquet, février 98
Série Noire, 383 pages, 39 Frs.