Vie et mort de la jeune fille blonde
Philippe Jaenada
Grasset

par Brigit Bontour

Chez Paul Muratti, galeriste un peu étrange, les dîners sont fréquents, délicieux et toujours précédés d'un duel de baffes. Exercice fort peu banal qui consiste à gifler et à se faire gifler par son adversaire, généralement un ami jusqu'à ce que l'un dès deux se lève en hurlant.
Naturellement il n'est pas facile de commencer à dîner comme si de rien n'était, la rage est toujours présente, mais les Muratti ont le don de mettre à l'aise leurs invités. Après un léger temps de flottement la conversation mondaine reprend comme si l'apéritif avait été des plus calmes.
Pourtant l'absurde est parti intégrante de la soirée : ainsi le narrateur, un quadragénaire à la jeunesse déjà lointaine est obsédé par le cuissot de chevreuil que la maîtresse de maison sert au dîner. Ou plutôt par la bête furieuse à qui, il y a peu, a appartenu le cuissot... Jusqu'au moment ou l'hôte -ivre mort comme toujours commence à parler de sa fille de 36 ans, pute, toxico séropositive qu'il a cessé d'aider parce qu'il n'y a plus rien à faire, " elle n'est plus qu'une sorte de monstre qui agonise ", allant d'hôpital psychiatrique en prison.
Le ton du dîner s'obscurcit très nettement, surtout lorsque le narrateur se souvient d'un été vingt trois ans plus tôt et d'une certaine Céline qui l'avait dépucelé alors dans un champ à Carcans-Maubuisson où Paul Muratti passait des vacances en famille le même été que lui . Plus âgé qu'elle de trois ans, il n'avait jamais oublié la gamine qui avait l'air d'en avoir vingt, son sweat shirt rose pale, sa culotte à fleurs, les sensations ressenties alors. Le souvenir de la jeunesse, de l'adolescence perdue afflue alors avec une violence inouïe et il descend à Marseille où vit Céline.
Pour la retrouver, l'aider ou revivre ce bref instant d'il y a vingt trois ans ? nul ne le sait, surtout pas lui, mais commence alors un drôle de voyage au bout de l'enfer.
Vie et mort de la jeune fille blonde est un genre à part, comme un road movie terrifiant où humour et tragique se succèdent sans cesse. Impossible de démêler l'absurde de la drôlerie, le déjanté du poignant.

Brigit Bontour