Nicolas Rey
Courir à trente ans.
Editions du Diable vauvert
17 euros .

par Brigit Bontour

Fuir la jeunesse de peur qu'elle ne se sauve : tel est le credo des cinq trentenaires mis en scène par Nicolas Rey dans "Courir à trente ans". Dans ce bref livre, mi-roman, mi- recueil de nouvelles, ses personnages sont jeunes encore mais déjà meurtris par la vie de couple, les mariages qui se brisent pour des filles plus jeunes, ou pour rien d'autre qu'un ennui insupportable.
Les formules de l'auteur sont impeccables : "je souris devant le drame qui se pointe" dit un personnage quand il sent qu'il va tomber amoureux alors qu'il ne devrait pas et qui, quand il est quitté, affirme "qu'il n'avait pas prévu de journée de rechange".
Les histoires de Nicolas Rey sont sobres, banales avec panache, avec lucidité. Son livre est celui du basculement. Avant il y avait quelque chose dans la vie de ses protagonistes, une construction imparfaite peut-être mais qui tenait plus ou moins : une femme, une famille, la promesse d'un avenir balisé, d'une nouvelle vie, d'un nouvel amour. Après il n'y a plus rien : "Les vies sont ainsi faites, elles tiennent le coup des décennies entières puis basculent sur un baiser"
Ou à l'inverse, il y a ce qui aurait pu exister, ces retrouvailles avec un amour d'antan qui pourraient devenir une sublime histoire : mais tout est si compliqué pour organiser les prémices de ce qui pourrait être : alors Cécile ne quittera pas sa ville pour aller au théâtre à Paris où joue Marc : ses enfants ont école le lendemain, et puis c'est si difficile de se garer le soir à Paris. "Tant d'efforts insurmontables pour vivre un peu" dit-elle.
Quoiqu'ils fassent : soient fidèles ou pas, honnêtes envers eux-mêmes ou non les personnages de Nicolas Rey ont tort. S'ils choisissent de bouger, ils font le mauvais choix, s'ils se raccrochent à leur routine, leur passé, ils n'ont pas raison non plus : ils auraient du agir, ils auraient du rester. Faire exactement l'inverse de ce que leurs pulsions, leurs désirs ou leur sagesse leur ont dicté. Ce n'est pourtant pas compliqué. Tous sont pris au piège d'une existence plate dont ils n'aimeraient vivre que le concentré. Mais sans les risques inhérents à tout choix.
C'est infernal, c'est brillant, alors qu'importe si ce livre est le meilleur ou le moins bon de Nicolas Rey : il est à part, il est absurde et touche ceux qui un jour refusé de bouger et ne se remettront jamais de leur lâcheté ou bien au contraire ceux qui ont fait un choix et risquent de le regretter amèrement. Comme le père de cette jeune fille, qui dans la piscine bleu azur d'une villa de la côte se demande quelle robe elle portera pour la soirée à venir : Aucune puisque la fête est finie, le rêve cassé. Elle regagne immédiatement Paris avec sa mère qui vient de découvrir que son mari la trompe. Ce père adoré, qui en même temps fait ses valises pour partir de son coté avec une jeune comédienne. "C'est affligeant" commente l'auteur. Ca l'est. Qui a raison, qui a tort, la femme bafouée, le mari amoureux ? Personne, il n'y a pas de solution. Il n'y en jamais eu et ce n'est pas un jeune et brillant écrivain qui va la trouver. Tout au plus fait-il le constat avec brio et mélancolie.

Le site de l'auteur : http://nic.rey.free.fr/

 

Brigit Bontour